Faire semblant d’aller bien : la persona

Correspondre à l’image qu’on attend de nous.
Faire plaisir à la famille, satisfaire l’entourage.
Sauver les apparences, dire que tout va bien…

Tout va bien ?

 

 

 

  • la Gentille
  • le Confiant

    • le Disponible
    • la Discrète
  • le Sympa
    • la Bordélique
  • l’Incomprise
    • le Bon Élève
    • Le Vilain Petit Canard
  • La Parfaite
    • La Grande Gueule

Répartition des rôles, distribution des étiquettes. Chacun la sienne et une seule à la fois. L’environnement familial, professionnel, amical, accepte souvent mal la nuance, la singularité : le groupe se fiche bien de l’affirmation de l’individu.

==> La personne va être réduite à un aspect d’elle-même, à une sous-personnalité.

On a vu que ça correspond parfois à un complexe.
Les complexes ne sont pas originaux, ils sont automatiques, sans surprise. Prévisibles.
Et on aime bien ça, le prévisible :

On aime qu’une personne soit conforme à l’image qu’on s’en fait

Alors, sous le regard des autres, on donne le change. On fait comme si on était vraiment « comme ça et puis rien d’autre ».

Ça marche un temps.

Mais au fond de nous, on sent bien que ça ne pourra pas durer éternellement…

Elliott Erwitt – Amy, Metropolitan Museum, 1988

Port du masque obligatoire

Exigence de performance, de normalité, de lisibilité. « La » société – et toutes les « petites sociétés » dans lesquelles on évolue préfèrent qu’on corresponde à du déjà-vu. Il y a des cases, et on est silencieusement invité à y entrer.
On devrait alors plier notre personnalité pour qu’elle rentre dans un moule.

Il y a ça, les contraintes extérieures.

Et puis il y a les contraintes « intérieures » : l’individu a un propre bagage à faire valoir, des exigences singulières à satisfaire.

Avec un « Ça » qui veut tout, et un « Sur-Moi » qui définit des limites ou des idéaux (voir ici).

À la rencontre de ces deux mondes, quelque part entre nos contraintes et nos possibilités, se forme une « personnalité projetée socialement ».

Carl Gustav Jung l’appelait la persona.

Il la décrit, dans sa biographie (Ma vie), comme « ce que quelqu’un n’est pas en réalité,
mais ce que lui-même et les autres pensent qu’il est ».

Parfois, ce compromis « entre soi et le monde » s’avère inadapté. Il devient trop étroit, trop écrasant, trop « faux ».

Ça commence à être problématique quand une grande partie de notre personnalité reste dissimulée, écrasée. Non-exprimée. Réprimée.

Quand
ce qu’on donne à voir
devient trop éloigné de
ce qu’on est

Cette personnalité partielle, le psychanalyste britannique Donald W. Winnicott l’appelait « le faux self » (« le faux soi-même »).

On peut « tout bien faire », avoir tout bien fait  « sur le papier ». Cocher toutes les cases collectivement reconnues. Être « validé » par la société, ou par le groupe des semblables, et pourtant…

Se sentir au fond de soi malheureux
alors qu’on a « tout pour être heureux »

Typiquement, c’est le genre de situations où on ressent une angoisse apparemment inexplicable.

*

Pression sociale, attentes de la famille. Regard du groupe. Suggestions bienveillantes des amis, leurs commentaires rieurs aussi… (1)

On ravale ce qu’on est, influencé d’une façon ou d’une autre par le « complexe du héros », qui nous pousse au sacrifice de soi. (2)

Alors bien sûr, on ne peut pas tout être en même temps.
Notre temps, nos ressources sont limitées.
On s’oriente, on se concentre sur certaines directions.

Pourtant, les chemins qu’on ne prend pas ne disparaissent pas pour autant : ils continuent à exister quelque part et se rappellent parfois à nous

Ces tendances minoritaires, que va-t-on en faire ?
Trouvera-t-on le moyen de les prendre en compte ?

Nos côtés cachés

Chez certaines personnes, on a parfois un aperçu de ce qui est refoulé lorsqu’on les côtoie avec un petit coup dans le nez. Après quelques verres d’alcool…

  • Voici que le gros dur devient tout sentimental.
  • Voici que le gentil devient bagarreur.
  • Voici que le réservé devient exubérant.
  • Voici que l’exubérant devient mélancolique/introspectif.
  • Voici que l’indécis devient très décidé, très affirmatif.

Etc.

… Il y a une levée temporaire du refoulement, de l’inhibition (cf. « effet désinhibiteur » de l’alcool, du cannabis…).

==> Un aspect de la personnalité « non-intégré », tenu à l’écart de la personnalité sociale, profite d’une baisse de la surveillance pour s’introduire dans la vie réelle.

Dans le cas d’une soirée trop arrosée, le lendemain on s’arrange généralement avec, au choix : les excuses, la rationalisation, le déni, la honte, la dérision…

Jusqu’à la prochaine fois.

Voici venir des compensations. Parfois ponctuelles, exceptionnelles. Parfois plus insistantes.

Présentes à bas régime, en sourdine, elles vont nous souffler des directions, par des chemins détournés.

==> Une tendance cachée apparaît parfois « gentiment » dans un hobby qu’on se découvre.

==> Dans des opinions nouvelles qui arrivent comme un cheveu sur la soupe, et qu’on va défendre avec une conviction inattendue.

==> Dans le thème des vidéos Youtube qu’on regarde « juste comme ça ».

==> Dans des actes manqués, des lapsus.

==> Dans des rêves marquants, ou récurrents…

Est-ce que ça va suffire ?

Fera-t-on assez de place pour ça ? Pour notre équilibre et notre évolution psychique ?

Ou fera-t-on en sorte de se convaincre soi-même que « tout va bien »..?

N Likt Icon – “Greetings 8”

Se convaincre, se mentir…

Qu’est-ce qu’on est bons pour relativiser, pour sortir des phrases de bon sens, pour citer des dictons quand ça nous arrange !
On est les champions de la rationalisation.

= L’être humain sait très bien « se faire une raison ».

Au point que ça peut en devenir « suspect » : quand on défend beaucoup sa situation, quand on la revendique (même si c’est sur le ton de la modestie), il est possible qu’on soit en train d’essayer de se convaincre soi-même… (3)

Se convaincre… Se motiver… Se rassurer…

Serrer les dents, encaisser le stress, l’épuisement, le mal-être. « Prendre sur soi ».

Si tout cela se passe « dans la tronche », si ça reste en surface, et bien…

ça ne change pas le fond des choses

Et, en-dessous, en nous-mêmes, ça continue à pousser et à crier famine.

La pression monte, au point qu’on ne peut plus maintenir le couvercle en place.

Alors qu’est-ce qu’on fait ?

==> Parfois on se confronte à ce qui pousse en nous…

… et on s’engage dans un processus d’individuation, à notre rythme (en s’appuyant éventuellement sur une thérapie).

==> Parfois on craque : c’est le burn out. Ou la dépression. L’effondrement.

==> Parfois, on se livre à une fuite en avant, on repousse l’échéance, et ça peut donner un enlisement dans la névrose (= on en rajoute une couche).

C’est le bon vieux principe du tout changer pour que rien ne change, qui peut aussi amener un glissement vers la perversion, ou vers un fonctionnement limite (borderline). Ou vers la psychose.

Et l’écart entre notre monde imaginaire et le monde réel va grandissant.

On se raconte des histoires, on se forge sa petite « mytho » personnelle.

En repoussant le moment de faire les comptes.

 

On en parle la prochaine fois.

 

 

PS : D’ici là, je vous laisse avec le Prince des mythomanes, clairement hors catégorie…

 

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Cet article est illustré par une photographie de Elliott Erwitt (sa fille Amy, au Metropolitan Museum, 1988) ;

et par un collage de N. Likt Icon (Nicoló Berta), que je remercie
(
‘‘Greetings 8”. 2016, collage sur carte postale réalisé à la main, 15x10cm environ, pièce unique).
Retrouvez d’autres œuvres de l’artiste sur sa page personnelle : www.nlikticon.com.

 


 

 

(1) NB : La validation sociale ne suit pas forcément le modèle « dominant » (genre « bon travail, bon conjoint, bonne maison »)
—> il y a des formes de « conformismes alternatifs » tout aussi aliénantes (= on peut être punk à chien et prisonnier d’un conformisme, tenu par « ce qui se fait » et « ce qui ne se fait pas »).

(2) En termes lacaniens, on pourrait dire aussi que le « sujet » n’arrive pas à s’affirmer. Il reste défini par le désir de l’autre, son narcissisme reste coincé dans la « phase du miroir » (ou stade du miroir).
En d’autres termes : son estime de soi, son amour-propre, dépend de l’image qu’on lui renvoie (de son « image spéculaire »).

(3) Quand on affirme un peu trop souvent « Moi ça me va », « Je suis bien comme ça », « Oh, de toute façon il ne m’en faut pas plus/pas moins… », ça peut être l’indice qu’on a trouvé un « mantra » à se raconter, une version des faits à répéter, mais qu’on n’en est au fond pas satisfait…