T’as pas entendu quelque chose ?

Quand des « signaux d’alarme psychique » s’allument et qu’on les ignore, qu’on persiste à les ignorer, leur niveau risque d’augmenter, jusqu’à ce qu’on ne puisse plus regarder ailleurs.

Burn out, dépression, effondrement, accidents : ces coups de semonce retentissants arrivent rarement de nulle part…

 

« Si vous rentrez chez vous et que ça sent le brûlé, vous n’essaierez pas de l’ignorer. Vous ne penserez pas que ça va se régler tout seul. Non, vous voudrez identifier la source de l’odeur pour redresser la situation. Pourtant, au niveau psychologique, nous sommes capables de nier que ça sent le brûlé. Nous sommes capables de nous dire que ça sent bon même si c’est carbonisé. »

citation de Guy Corneau dans Le meilleur de soi

Étranges accidents

Dans l’article Laisse pas traîner ton Ça, j’évoquais la figure du Trickster. Une « personnification » de l’inconscient qui surgit. Un inconscient qui demande à être entendu et qui se rappelle à notre attention en suscitant la surprise. Le choquant. L’inattendu. L’imprévu. Le déroutant.

Pour se rendre compte de la façon dont l’inconscient cherche à être entendu, les actes manqués sont un matériau privilégié. On en a parlé dans un précédent article. Nous y avions évoqué des actes manqués sans gravité. Des petits clins d’œil.
Mais si quelque chose demande à être pris en compte et n’obtient pas satisfaction, l’inconscient peut tout à fait hausser le ton.

Voici quelques péripéties plus graves, où l’on invente un accident, à partir de rien. Où l’on crée les conditions d’un accident.
Des situations qui ont en commun que l’on ne pourrait honnêtement pas y chercher une cause extérieure à nous-mêmes.
Elles relèvent des « actes symptomatiques et accidentels » décrits par Freud dans les derniers chapitres de Psychopathologie de la vie quotidienne.

Perte de contrôle du véhicule. Chute à pied, à vélo.

Envie irrépressible d’atteindre un endroit difficile d’accès…

Envie subite d’atteindre un objet hors de portée…

On s’est enfermé dehors.

On s’est enfermé dedans.

Un « raptus ». On vole.

Un « raptus ». On frappe.


C’est la sortie de route, le dérapage, déclinés de façon plus ou moins littérale. On sort d’une trajectoire, brutalement, de façon abrupte. À l’arrache, avec une prise de risque inconsidérée. On se fait mal, ou ça se joue à rien.
Décalage entre le but et les moyens, typique d’un surgissement de l’inconscient. Décalage entre l’intention apparente et les dégâts générés. Décalage entre la situation de départ et les conséquences finales.

Voilà l’imaginaire profond qui vient tout à coup se fixer sur un élément de la réalité, un élément qu’il utilise comme un support par défaut, en mode « lubie instantanée ». Et l’inconscient a de l’énergie à revendre…

Dans le même genre, les situations où l’on se fait mal tout à coup, sans contexte apparent :

On se coupe un doigt.

On se cogne les orteils.

On se brûle la main.

On se coince le pied.

On se mord la langue.

On se met quelque chose dans l’œil.

On se cogne la tête.

On tombe. On se casse la gueule.

Tout seul.

Et autres lésions accidentelles qui culminent dans le thème de la fracture, de la coupure. Interruption soudaine du cours de nos actions, de nos pensées. Du cours de notre vie telle qu’elle va. Les exemples abondent qui alimentent cette joyeuse liste « à la Prévert ».

Ma névrose, c’est pas moi

Ces jaillissements, ces éruptions, peuvent témoigner de quelque chose qui pousse en nous, qui s’agite. Et qui s’exprime par ces moyens, faute de mieux. « Expression ». Comme une pression qui se résout vers l’extérieur, oui.

Et la « dépression », alors ? Peut-être quelque chose d’une poussée qui ne trouve pas d’issue, et s’effondre sur elle-même…

Il y a différentes façons de gérer ces évènements. La rationalisation, évoquée plus haut, qui bien souvent s’arrête à une circonstance de l’accident (la fatigue, la distraction, le stress) pour en faire une cause suffisante. Alors que l’on n’a évidemment pas d’accident à chaque fois que l’on est fatigué, distrait, stressé…

(voir aussi la note sur les « états dissociatifs » à la fin de cet article)

La dérision, ensuite. En rire, c’est ce que font beaucoup d’entre nous. « Ah, décidément, quel étourdi je fais ! ». « Ah, je suis vraiment trop conne ! ». Avec bien souvent la complicité des proches, qui aiment bien que les choses ne changent pas, et qu’untel ou unetelle soit toujours conforme à l’image que l’on s’en est fait .

On pourrait aborder la question par l’angle du Surmoi, c’est-à-dire du regard sur soi que l’on a intériorisé : à force de s’entendre dire quelque chose, on finit par y croire. Et on continue à se le répéter, inconsciemment.

Ça marche bien sûr aussi (encore plus ?) si les choses n’ont pas été explicitement dites, mais suggérées, tacitement convenues. Les familles sont assez fortes pour ça.

Prendre tout ce qui nous arrive « à la rigolade », ce ne serait pas vraiment faire une place au trickster. Ce serait plutôt s’identifier à lui, devenir le bouffon, ce qui n’est pas notre but (pas plus qu’il ne s’agit de s’identifier à l’Ombre, ou au Héros…).

Notre but est de l’intégrer, ce qui suppose que lui aussi va évoluer.

L’acte manqué, l’accident étrange, peut être symptomatique de la névrose, du conflit psychique intériorisé. Il n’est donc pas anodin.

*

Attention, idée reçue :

On entend parfois dire que nous serions « tous névrosés ». C’est une idée reçue. Que le conflit interne soit possible chez chacun d’entre nous, c’est une évidence, certes. Mais quand on parle de névrose, on parle de quelque chose de chronique, qui tourne toujours autour de la même problématique inconsciente, et qui est source de souffrance et/ou de symptômes qui nous diminuent.
Chacun place ensuite le seuil du supportable là où il veut, là où il peut, mais en aucun cas il ne convient de dire que « être névrosé c’est normal ». Non. Ce n’est pas parce que c’est courant que c’est une fatalité.

Fin de la parenthèse.

*

Quelque chose qui pousse, sans trêve. Quelque chose qui bloque, en permanence. Mouvement continu de l’inconscient, enraciné dans les pulsions, et donc dans les tendances vitales. Répétition. Répétition. Répétition.

Un pas de côté

Pour identifier ce qui se joue en nous, et qui déborde autour de nous, remarquons les répétitions. Ne laissons pas les manifestations du refoulé sans écho. Elles peuvent être la partie émergée de l’iceberg et nous éviter un plus gros pépin plus tard (voir cet article, qui met ces choses-là en volume, en image). Des émergences de quelque chose qui se joue en profondeur, et qui produit des bulles à la surface. Des signaux à moindre coût.

L’inconscient répète. Répétons, nous aussi : pris séparément, les évènements « disruptifs » peuvent se rationaliser, s’expliquer de façon commune. (*)
Mais ce qui nous intéresse ici ce sont ces évènements pris dans leur ensemble.

Des scènes, des situations, des incidents interviennent. Considérés individuellement, ils se justifient. Mais si on les regarde en perspective, il peut nous apparaître que la succession de ces événements était particulièrement improbable.

Du genre :

  • L’événement A tout seul : OK, ça arrive.
  • L’événement B tout seul : Ah oui, ça arrive.
  • L’événement C tout seul : C‘est pas de chance, mais ça arrive.
  • L’événement D tout seul : Ouais… ça arrive. Ça peut arriver, disons…

Mais l’événement A + l’événement B + l’événement C + l’événement D…
Ça fait quand même un drôle de hasard !

Le point de vue psychanalytique, psychodynamique, intervient ici comme un pas de côté, un pas de retrait, pour considérer les choses sous un nouvel angle. Pour envisager que tous ces petits « motifs », tous ces petits éléments, quand on les considère tous ensemble,  forment un dessin plus vaste…

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En anglais on appelle ça “a murmuration”…

Dans le prochain article, des trucs pour entendre mieux les rébus de l’inconscient, et lui proposer d’autres issues…



Dissociation ordinaire ou trouble névrotique ?

Il y a des situations où l’on n’est pas tout à fait conscient de ce que l’on fait et où, pourtant, on n’a pas d’accident.
La petite « hypnose » de l’autoroute, où l’on conduit les yeux rivés sur la route tout en n’y pensant pas : une expérience commune. On en sort tout à coup sans savoir depuis combien de temps on y était, et on constate que l’on a accompli sans encombres toutes les tâches qui s’imposaient à nous.

NB : c’est différent de faire activement quelque chose d’autre en conduisant ; du genre regarder son téléphone, ou parler à une personne qui n’est pas là (« téléphoner », en langage courant).

De même avec d’autres opérations qui font appel à des compétences assimilées par l’apprentissage, et qui n’ont pas besoin de mobiliser la conscience. Ainsi, quand on a lu à voix haute un texte assez long, il arrive que l’on soit ensuite incapable de dire de quoi il parlait. Pourtant, il est alors probable que l’on n’ait commis aucune erreur en lisant.
Le lapsus, comme les autres actes manqués, pousse en effet sur le conflit entre conscience et inconscience. Pour que notre langue fourche, il faut d’abord qu’elle veuille dire quelque chose. Si on lit de façon automatique, l’intention, la volonté ne sont pas activées et l’inconscient n’aurait en quelque sorte pas de prise pour se manifester. L’inconscient se définissant comme ce-qui-n’est-pas-conscient, si l’on agit dans un état de « non-conscience », dans une sorte d’absence absorbée, l’inconscient ne prendra pas, pour se déployer, le chemin du symptôme, ne pouvant s’appuyer sur le refoulement. Il serait alors comme un voleur perplexe devant la maison grande ouverte, et qui préfère passer son chemin…

Pas impossible que l’art japonais du zen ait à voir avec cela, mais chut, pas de parallèle trop facile et approximatif.
Nous avons nous aussi (nous « Occidentaux ») un art de la conjonction entre conscience et inconscience, et c’est bien de cela que nous nous entretenons ici…

Ces formes légères de dissociation, bien connues et employées dans le traitement par l’hypnose, ne sont donc a priori pas celles qui donnent lieu à des actes manqués.



(*) Je n’avais jamais écrit « disruptif ».
Je voulais le faire avant qu’on change de décennie, pour voir ce que ça fait.
Bon, ma foi… Rien d’extraordinaire.