Laisse pas traîner ton Ça

Quand des choses étranges, sorties de nulle part, s’invitent dans notre vie, c’est peut-être que le Fripon est à l’œuvre.

Messager facétieux de ce qui pousse en nous-mêmes, il pourra devenir un allié ou au contraire prendre des formes absurdes et destructrices, selon qu’on lui prête ou pas la juste attention.

Se figurer ce personnage, c’est une façon de dire ce qui se passe en nous.

 

 

Pour saisir comment l’individu traverse les situations de tension psychique, de travail intérieur, il peut être utile de se figurer le psychisme comme une scène où différents personnages entrent en action. Parmi ces personnages, que l’on peut appeler figures archétypiques, il en est un particulièrement insaisissable… et particulièrement actif. C’est celui que Carl Gustav Jung avait identifié comme le Fripon (Trickster en anglais).

Malicieux, mobile, insouciant, sans notion du bien et du mal, il se présente en amont du voyage, comme élément perturbateur.

Si l’on est attentif à ses rêves, on pourra peut-être y remarquer des personnages correspondant à ce profil spécifique : intrus, voleurs, vagabonds, marchands ambulants, etc.
Souvent incongrus par rapport à ceux qui peuplent notre vie quotidienne, ce sont des figures de mauvais genre, habitant les marges du monde organisé et manifestant une morale pour le moins flottante. Des gens de l’entre-deux.

Non content d’être un acteur privilégié de la vie nocturne, le Trickster s’invite aussi dans notre quotidien, créant des situations d’étrangeté, amusante ou inquiétante. Il nous souffle alors que quelque chose doit bouger, que quelque chose bouge déjà.

Il est la puce à l’oreille, qui nous invite à entendre ce que l’inconscient a à nous dire.

Voyons comment il se présente.

Le grain de sable dans la machine

En nous intéressant aux actes manqués, nous avons pu voir comment des conflits intérieurs se signalent parfois par des gestes paradoxaux, des mots incongrus, des maladresses improbables. Imaginons aujourd’hui que ces « ratés réussis » soient l’œuvre d’un petit personnage. Un petit personnage qui serait chargé de faire le lien entre la profondeur et la surface, entre ces conflits intérieurs et la lumière du jour.

Amateurs de mythologie grecque, vous aurez reconnu Hermès, éternel jeune homme, prince du vol et de l’invention, facétieux guide des âmes.

Sigmund Freud, dans sa petite cartographie du psychisme, avait nommé « le Ça » l’instance pulsionnelle qui, des profondeurs de l’inconscient, cherche sans trêve à accéder à la réalité extérieure. On en voyait une illustration ici.

Ce que nous allons faire maintenant, c’est donner des habits aux phénomènes que cette poussée suscite dans sa confrontation avec le monde. Nous avons déjà évoqué l’Ombre, qui vient donner un visage aux contenus psychiques qui se voient refuser l’accès à la conscience. Dans une posture plus mobile, de messager, de lanceur d’alerte, venant signaler que « ça bouge là-dedans », on trouve le Fripon.

Ce qui demeure inconscient, surtout si c’est refoulé, demande à être entendu, considéré, regardé. Et l’inconscient n’hésite pas à hausser le volume pour se faire remarquer. Surtout, il demande à être suivi d’effets.

Sinon, il va nous harceler, nous aiguiller, nous souffler à l’oreille, nous agacer. Attirer notre attention.

Esprit taquin

L’inconscient, que nous nous figurons ici comme une troupe de personnages intérieurs, n’a qu’un projet dans la vie : toucher le monde extérieur. Être exprimé, entendu.

Or, l’inconscient n’a pas de bras, pas de jambes, pas de voix. L’inconscient n’a pas un sou. L’inconscient n’a pas le permis. Même pas un vélo. Rien.

Alors il a besoin de nous pour accéder à la matière. On est sur son chemin, on est ses véhicules.

Les extraterrestres qui essaient de nous envahir parce qu’ils ont besoin des ressources de notre planète. Le fantôme qui vient nous hanter jusqu’à ce que l’on accomplisse l’acte qui l’apaisera. Voici deux figures de l’imaginaire commun qui marchent super-bien et qui font écho (en mode dramatisé) à ce que peut être cet agent non-identifié qui cherche à entrer en contact avec nous.

Cette figure du Trickster (littéralement « Celui qui joue des tours »), initialement taquine, peut aussi selon les circonstances prendre des formes plus vénères, plus dommageables.

Les œuvres de fiction en sont peuplées. En vrac : Peter Pan, les lutins, la souris dans le mur, Bart Simpson, les valets de Molière, l’esprit frappeur, Al Pacino dans L’épouvantail, R2D2, le Lièvre de Mars, le rossignol, Renart le Goupil, Franck Ribéry au Bayern de Munich (1)

Bref, celui qui vient déranger une réalité qui ronronne, et qui se manifeste par des coups d’éclat. Fantomas ou Robin des Bois en sont des formes évoluées.

Une sorte de sonneur de cloches invisible. Genre celui-là :

Quasimodo
Quasimodo, avec Clopin le Bohémien. Figures du refoulé, d’une part enfermé, empêché, de l’autre mobile et indomptable ; dessin d’après modèle trouvé par terre alors que je préparais cet article. Je les ai laissés profiter du plein air !

 

Bien souvent, cette figure se manifeste d’abord en même temps que l’Ombre. Voleur, vagabond, hors-la-loi, il évolue dans l’interlope et échappe aux règles civilisatrices. Sa démarche n’est pas droite (voir « Clopin »). Il est mal-poli. Il ne respecte rien, il est un esprit libre. Fils du Vent, fille de l’Air, il est le Mat du jeu de tarot, la carte non numérotée, le fou qui ouvre le jeu et qui ne connaît pas de limites.

Parfois (faux) idiot, petit être obstiné, il est l’élément perturbateur, celui qui provoque (la morale, ou des événements). C’est Toto dans les blagues à Toto, Nasruddin dans le folklore du monde musulman.
Dans L’Âge de Glace, Sid (le paresseux) et Scrat (l’écureuil), se partagent cette fonction.
NB : « idiot » signifie à l’origine « singulier, unique ».

Il est inadapté, non-intégré, résolument improductif voire saboteur quand le cadre ne lui convient pas. Il devient increvable quand il découvre quelque chose qui lui tient à cœur ; voir Gaston Lagaffe, Peter Pan, Bart Simpson…

Et « Charlot », bien sûr…

Ce personnage, généralement amoral et dérangeant, voire inquiétant, d’aspect ambigu ou chamarré, pourra être « apprivoisé », jusqu’à devenir un allié.

exemples de fripons alliés au héros : Huggy-les-bons-tuyaux (2), Han Solo, Huckleberry Finn… (3)

Il suggère le chemin, il a du flair et de l’astuce, il est vif.

Il met en mouvement, il est le mouvement.

Certains personnages voyageurs, complexes et évolués (des « héros »), ont assimilé le fripon, intégré ses qualités, ses attributs. Vivacité, ruse, intuition. Ulysse, Astérix (dont le casque est ailé comme les talons du dieu Mercure), Tintin (sa houppette comme une petite antenne ?)… (4)

Le roi de l’incruste

Pour faire en sorte que le « fripon » marche avec nous, il faudra tout d’abord l’entendre, lui donner un réceptacle, une forme (Peter Pan adore… qu’on lui raconte des histoires !).

Inutile de lui fermer la porte, il reviendrait par la fenêtre. C’est ce qu’il sait faire de mieux.

Il est le prince du contournement (comme Renart), car s’il se présentait tel quel à la conscience, il serait absolument sûr d’être refoulé.

Il est le Refoulé.

Imaginons un client qui s’est vu interdire l’accès à un établissement et tient absolument à y retourner. Il pourra revenir « déguisé », méconnaissable, grimé… Ou alors se présenter à la porte au moment où se trouve en service du personnel qui ne l’a jamais vu… Ou encore profiter de l’arrivée d’un groupe pour tenter de s’introduire dans le nombre.

Il est probable que ce client têtu combinera différentes méthodes pour arriver à ses fins.

Le refoulé se comporte tout à fait comme ce client obstiné.

Faisons-lui une petite place, demandons-lui comment il s’appelle et ce qu’il veut, et tout se passera mieux pour tout le monde.

De toute façon, il n’a pas ailleurs où aller. Il est chez vous chez lui.

Si on se bouche les oreilles, si on regarde ailleurs, on risque de le voir se transformer en un personnage las de ne pas être considéré et qui, livré à lui-même, part en roue libre…

Joker reflet 550
Un rapport entre icônes culturelles et figures de l’inconscient, vous croyez ?  😉

 

Clown, éclatant de rire et de couleurs, sans formes (les couleurs débordent de partout), déconsidéré, rejeté. Revanchard quand on ne l’écoute pas. (5)

Il a « plus d’un tour dans son sac ».

Et il rigole, parfois bêtement.
Mais c’est parce qu’il est bête aussi. Il est malin et bête.
Il fait exprès d’être bête. (6)

Plus on fait exprès d’être intelligent, et plus il fait exprès d’être bête.

Le fripon aime les rébus. Les calembours. Le mime.

Il se moque. Des règles. De nous. Il se moque de tout.

Nous avons vu un peu comment il pouvait s’inviter dans la discussion, en suscitant des lapsus, en provoquant des petits désagréments, des gestes qui nous échappent, sans trop de conséquences.

Les objets qui disparaissent – ou qui réapparaissent – sont une de ses spécialités.

Quand le volume augmente, quand on commence à se faire mal, ou à faire mal aux autres, quand apparaissent des accidents, des chutes, des coupures, c’est qu’il est vraiment grand temps de se demander ce qui se passe.

C’est pourquoi nous allons très vite voir comment on peut jouer avec le Fripon et essayer de se le mettre dans la poche.

… Mais on frappe à ma porte.

Ce sera pour une autre fois.

PS : Moi à votre place je m’abonnerais, parce que sans ça le Fripon risque de vous faire rater le prochain article.

Ça devrait être par là ====>

 


 

 

(1) Ça c’était la réalité, mais c’était un sketch quand même.

(2) dans Starsky et Hutch

(3) Une petite affinité avec le « H » ?

(4) Un cas spécifique : Luke Skywalker. Personnage-phare de l’imaginaire collectif des jeunes adultes depuis plusieurs décennies. Son nom est saturé de significations (la chance, la lumière, l’élévation, le mouvement…). Métaphore de la maturation d’un individu, d’un psychisme. Archétype du Héros. Figure centrale d’un univers, tous les autres personnages pouvant être vus comme des aspects de lui-même. Il a un don, qu’il apprend à maîtriser, pour percevoir et déplacer les choses à distance (la « Force », comme figure de l’intuition poussée au maximum, entre autres choses).

Avec un personnage aussi marqué symboliquement, la figure du « trickster » semble être omniprésente, qu’elle soit incarnée dans ses compagnons ou qu’elle l’assiste de façon diffuse et permanente, comme une bonne étoile (ce qui introduit l’imaginaire des « anges-gardiens », dont relève la figure de son mentor, Obi-Wan).

(5) Pour aller au bout de la thématique, j’évoque en passant Ça de Stephen King, histoire d’une entité maléfique prenant la forme d’un clown pour persécuter des enfants. Vous voyez l’idée.
Figure de la dissociation. D’un côté, l’enfantin, l’innocent, le champ des possibles. De l’autre, la peur, la destruction, la souffrance.
Anti-symbole parfait du psychisme divisé contre lui-même.

(6) Le trickster s’éclate évidemment sur internet. Apparemment, même Huckleberry Finn s’y est mis

 


 

Cet article contient un extrait de l’émission De la pente du carmel, la vue est magnifique diffusée sur Radio Libertaire.