Mets de l’huile

Plaisirs qui nous aident à avancer. Devoirs qui nous donnent une raison de tenir le coup. « Petits trucs » qui nous soutiennent jour après jour : on connaît tous ça, c’est humain.

Sauf que des fois, ça finit par prendre une place exagérée. Et ça nous bouffe.

Cigarette, alcool et autres drogues, bien sûr. Mais ça peut arriver avec le travail, la fête, le voyage, l’activité physique, les enfants

 

 

Exutoires quotidiens, hebdomadaires… Sensations douces, sensations fortes…
Moyens de « s’échapper ». Soulagements. Au début ponctuels, maîtrisés. Utiles.

Et puis un jour, on se rend compte que ça a pris une importance exagérée et que ça nous envahit, nous conditionne.
Que ça nous définit.

Ce qui était extra-ordinaire est devenu permanent, indispensable.
Il commence à y avoir une aliénation.

On dit « je ne peux pas faire autrement ».
On dit « je suis comme ça ».
On dit « je suis bien obligé ».

Mais au fond de nous, on sent bien que quelque chose nous a échappé.

On entre alors dans le domaine des compulsions, des addictions, des obsessions.
Des relations toxiques, des schémas destructeurs…
Dans le domaine du symptôme.

Entendre ce qui se joue là derrière, y offrir d’autres issues, cela nous permet de retrouver plus de liberté et de justesse.

Parce qu’on sent bien que ce grincement qui nous accompagne n’est pas nous, et qu’il peut cesser un jour.

Une béquille… pour toujours ?

Des « bricolages », des « stratégies » que nous employons au fil des jours pour avancer, on connaît tous ça.

Sauf que, parfois, ces moyens de survivre finissent par limiter notre capacité à « vivre » pleinement. Ils nous ont été utiles et aujourd’hui… Ils s’imposent à nous. Mais ne nous servent plus.

Imaginons un bandage posé dans l’urgence, ou un plâtre à la jambe. Il peut pendant un certain temps protéger une partie blessée. Pour que l’on puisse se remettre.
Mais il a évidemment pour effet d’entraver nos mouvements. Vient le moment où il faut s’en passer. Surtout si au fil des années on a accumulé les pansements…

On parle couramment de « béquilles », à propos de ces petites choses qui nous aident à tenir le coup au quotidien. Sagesse du langage…

Pour se donner une contenance, on peut investir toutes sortes de supports. Tous ne sont pas foncièrement nocifs, dans l’absolu.

C’est le rôle qu’on lui donne dans notre économie psychique qui fait qu’une activité relevant à la base du plaisir ou du bon sens pourra devenir au fil du temps un symptôme.

Si on dit « devenir accroc », on pense : cigarette, alcool, drogues
Bien sûr. Avec l’aspect d’accoutumance physique, en plus.

Mais la dépendance peut se développer un peu partout. Avec le travail. Avec la fête. Avec le voyage. Avec l’activité physique. L’idéologie. Le chantier de la maison. La préoccupation pour son enfant. Les likes sur les réseaux sociaux…

Quand ça devient un symptôme, c’est qu’on est entré dans le principe de répétition : ça devient, malgré les effets néfastes, comme nécessaire à notre fonctionnement ordinaire. Quelque chose en nous « n’aura pas intérêt » à ce que ça s’arrête. On parle alors de « bénéfices secondaires du symptôme ».

Pas terrible quand il s’agit de travaux dans le logement, de consommations cancérigènes, ou de maladie déclarée…

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Parfois la « béquille » est une personne, et lorsque les deux se complaisent dans la situation, la relation risque bien de « s’enkyster » et d’empêcher l’un et l’autre d’évoluer…
(voir ci-dessous)

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Ces « stratégies », même quand elles sont délétères (addictions, blocages, évitements…), ont des raisons d’être et donnent déjà des indices sur les issues possibles à notre souffrance. À condition de se donner la peine de les entendre…

On porte là un regard particulier sur le symptôme, qui n’est pas simplement « une vilaine petite bête qu’il faut faire disparaître », mais qui est aussi une tentative, souvent désespérée, pour tendre vers la guérison. Pour nous soigner nous-mêmes.

Il y a quelque chose à entendre là-dedans. Pas pour le pur plaisir de l’intellect.
Pour, à partir de cela, poser les actes justes, et augmenter nos possibilités d’être et de faire.

Cela permet d’y voir plus clair à l’heure d’envisager une thérapie.

S’approcher

Si la fréquence ou l’ampleur des symptômes est trop invalidante, on pourra dans un premier temps mettre en place des méthodes permettant de les contenir. Puis on se sentira peut-être disponible pour traiter le problème au fond, du côté par exemple d’une blessure intime sous-jacente. Pour que notre personnalité puisse se déployer, dans toute sa complexité.

Dans Singulièrement, on évoquait les différentes façons d’aborder le symptôme :

==> Le point de vue cognitiviste, qui s’invite généralement de lui-même dans la thérapie : nous avons tous des perceptions biaisées, des raisonnements exagérés, qui nous limitent, nous bloquent. Il nous faudra un jour les laisser de côté.

==> Idem pour le point de vue comportementaliste : nos stratégies de défense habituelles ont des effets contre-productifs. Toucher cela du doigt peut nous inciter à y renoncer.

De mon point de vue, ces outils relèvent du bon sens, et tout thérapeute un tant soit peu pragmatique peut être amené à les utiliser.

Ainsi, les « croyances erronées » peuvent aussi se défaire de façon délicate, implicite, par petites touches. Sans que l’on s’en rende forcément compte sur le moment.
Et pas nécessairement par une approche frontale.

De même, il ne faut pas perdre de vue que même les comportements absurdes ont leur raison d’être. Il serait vain de vouloir les supprimer sans comprendre leur fonction et sans faire en sorte que cela soit « géré » autrement.

Sans quoi on risque d’assister à un déplacement de symptôme, du genre « j’ai arrêté de fumer mais maintenant je me ronge les ongles jusqu’au sang ».

Les « rectifications » cognitives et comportementales, si elles étaient utilisées sans discernement, pourraient par ailleurs présenter un aspect « normatif », et donner l’impression à la personne qu’on lui dit quoi penser, comment il faut se comporter.

Idéalement, un praticien gardera toujours à l’esprit que la personne devant lui est porteuse d’une spécificité, d’une singularité, qui constitue une richesse unique.
Et qu’il ne s’agit pas de la normaliser.

Quant à moi, j’adopte plus volontiers un…

==> point de vue psychodynamique, qui prend en considération les mouvements du psychisme. Qui tâche de reconnaître les directions qu’il prend, les moyens de substitution qu’il emploie spontanément pour parvenir à ses fins.
Et qui s’appuie là-dessus pour faire levier. En accompagnant la spécificité de l’individu, de son imaginaire et de ses ressources.

On pourrait définir le psychisme comme la fonction qui sert à coordonner nos besoins, nos envies, nos contraintes, nos expériences, nos actions…
Il dessine la façon dont s’articulent émotions, pensées et comportements.

Sortir des prises de tête

Oubliez les images d’Épinal liées à une certaine psychanalyse, particulièrement française : l’analyste silencieux derrière le divan, la cure qui semble tourner en rond et n’aller nulle part, la personne qui au bout de plusieurs années n’a aucune idée de ce qu’elle fait là, à part jongler avec des mots très chic. Ça existe, certes, et je dois dire que cela ne me réjouit pas.

Mais ce n’est pas de cela que l’on parle ici. On parle d’un parcours vivant et joyeux, à la première personne. Un bout de chemin. Une aventure si l’on veut, parfois déroutante, qui nous rapproche de là où l’on doit être. Qui nous aide à trouver notre juste place. Un parcours où l’on est sujet, où l’on est actif, et où l’on s’étonne soi-même. Une expérience en fin de compte gratifiante, où on a la satisfaction d’avoir « fait le taf ».

Où l’on se rend compte assez rapidement que les choses changent autour de nous. Certaines disparaissent, d’autres apparaissent. Peut-être parce que quelque chose a changé en nous. Concrètement. Quelque chose que l’on a intégré, et sur quoi on pourra désormais s’appuyer, en toute autonomie.

Des situations qui semblaient être des impasses révèlent des issues insoupçonnées. Il n’y avait pas d’impasse. « Ça passe », par un chemin qu’on n’envisageait pas.

Et on avance.

 



Té, en parlant de béquille,
un vieux son qui coulisse, pour la route

 


L’amour n’est pas une paire de béquilles

L’amour engendre des responsabilités. Bien sûr.

L’amour pour le partenaire, pour l’enfant, pour le parent, pour le prochain…

On a des « choses à faire », des devoirs. On compte sur nous.
Et nous répondons présent.
« Passages obligés ». Nécessaires.

Parce qu’il peut y avoir des pépins. Des coups durs.

Mais il en va de l’aide qu’on apporte aux autres comme des « coups de pouce » qu’on s’offre à soi-même : au début justifiée, opportune, cette assistance peut devenir une fuite en avant…
« Prendre soin » d’une personne devient alors une raison d’être.

Le risque c’est que, sous couvert de prendre soin, on finira inconsciemment par empêcher l’autre d’aller mieux.

Puisqu’on perdrait alors notre raison d’être…

En retour l’autre, qui est bien content qu’on soit là, n’ose plus changer quoi que ce soit. Inconsciemment, s’autoriser à aller mieux, ce serait pour lui prendre le risque qu’on s’en aille…
Et il peut alors trouver un bénéfice à rester mal…

On peut appeler ça une relation toxique.

Avec parfois beaucoup d’amour, là n’est pas la question.

Bref, c’est très glissant.
Ça met des vies en veilleuse.

Et c’est hyper-courant.