Le rêve, une introduction

Le rêve est un mode d’accès privilégié au psychisme profond. Il se forme au plus près de ce qui travaille en nous, et que nous n’avons pas encore perçu, formulé. « La voie royale vers l’inconscient » selon Freud. Voyons de plus près comment cela se fait.

Nous rêvons tous. Certains se souviennent de leurs rêves, d’autres pas. Notre activité onirique varie, parfois intense, parfois plus lâche. Le souvenir que nous avons de nos rêves varie lui aussi. Cela dépend des besoins et des ressources du psychisme à un moment donné.

Car le rêve n’est pas là « pour rien ». Il a une fonction. Il a des fonctions même.

À l’interface entre différents niveaux de réalité

J’aime beaucoup travailler avec le rêve. Je considère que c’est un matériau privilégié pour se découvrir de nouvelles ressources, de nouveaux appels. Et pour défaire les blocages qui nous enquiquinent.

Le rêve est un produit hypercomplexe, typique de la formation de compromis entre plusieurs niveaux du psychisme. Il s’enracine dans des niveaux de complexité supérieure, plus englobants, des niveaux où plus de choses sont possibles que dans notre conscience habituelle.

Ce sont des niveaux psychiques rarement mobilisés au quotidien, mais bien connus dans la création artistique, la recherche scientifique fondamentale, les états contemplatifs…

On va dire, pour se comprendre, que le rêve se forme à la zone de contact entre la conscience et l’inconscient.

Il fait en sorte de traduire ce qui prend forme dans ces niveaux de complexité supérieure, en utilisant un langage qui soit tout de même perceptible pour notre conscience commune. Pour ce faire, il colle, il compresse, il fusionne, générant des situations, des personnages, des lieux qui sont souvent plus d’une chose à la fois.

exemples : « C’était chez moi aujourd’hui et en même temps c’était dans la maison de mes grands-parents. » « C’était mon oncle mais en même temps c’était une sorte de plongeur-scaphandrier. » « J’étais invité mais en même temps il ne fallait pas qu’on sache que j’étais là. »

Et cœtera et cœtera, les combinaisons sont infinies et toujours surprenantes.

Tout se passe comme si le rêve se trouvait à l’interface entre deux dimensions, une dimension n (la dimension de notre conscience), et une dimension n + 1 (celle des couches profondes du psychisme, qui répondent à d’autres formes de logique). J’explique de façon imagée comment cela s’articule dans cet article.

NB : par souci de clarté, j’évoque l’inconscient (ou le rêve) comme si c’était un personnage, qui « voit », qui « veut », etc. C’est juste une façon de dire.

En tout cas, le rêve n’est pas là pour vous emmerder. Au contraire. Le rêve, c’est votre meilleure appli d’accès à l’inconscient. Pas besoin de la télécharger, elle est livrée avec l’appareil. Il s’agit simplement de se familiariser avec son fonctionnement.

Par tous les moyens nécessaires

Le psychisme relève d’une fonction d’adaptation naturelle. Il s’enracine en dernier lieu dans notre organisme. Il fonctionne pour notre bien, pour notre santé, comme fonction de connaissance de nous-mêmes et de notre environnement.

Tout ne peut pas être porté à la conscience en même temps. Manque de moyens, de personnel, de budget. Vous savez ce que c’est. Mais tout tend toujours vers la conscience. L’inconscient veut être entendu. Par tous les moyens nécessaires. 

S’il « perçoit » qu’il peut « vous envoyer du rêve » parce que vous allez y prêter attention, et bien des rêves vous allez en avoir, et des bons, et des gros, et vous allez vous en souvenir.

S’il « perçoit » que ce n’est pas la bonne façon de faire, ou que ce n’est pas le moment, il trouvera autre chose.

Parfois, pour être sûr que vous vous en souviendrez, l’inconscient va vous faire vivre un rêve et vous réveiller juste après. En général en vous faisant peur, ça marche bien comme ça. C’est ce qu’on appelle généralement un cauchemar. Et le meilleur moyen de ne pas refaire un cauchemar, ce sera d’y apporter la juste attention. Sinon, ça revient, ne vous en faites pas pour ça : l’inconscient a tout son temps, vous vous lasserez avant lui.

Ce n’est pas la seule raison d’être du cauchemar qui est, comme tout rêve, surdéterminé, mais en première approche on peut l’envisager comme ça.

Il peut aussi arriver que l’on ne dorme pas parce que quelque chose en nous sent que, dans le sommeil, certaines choses risquent de « remonter vers la surface ». Plutôt que de dire qu’on ne trouve pas le sommeil, il serait alors plus correct de dire que le sommeil ne nous trouve pas, parce que nous tâchons de glisser entre ses bras, n’ayant pas confiance en ce qu’il pourrait nous faire. (1)

Il y a ainsi des insomnies qui sont des fuites du sommeil : on ne veut pas y aller, parce qu’on redoute ce qu’on va y trouver. Dans ces cas-là, tout se passe comme si le sommeil était considéré comme « dangereux » par la partie gendarme du psychisme. Il se retrouve « fiché X », à la rubrique « choses qu’on ne maîtrise pas et qui nous proposent de l’inconnu ». Une catégorie où il se trouve en bonne compagnie, aux côtés de l’obscurité, la nouveauté, l’étranger, l’imprévu, l’animal, la foule, le voyage, la nature / la ville, etc.

Si une personne est occupée jour après jour à refouler des aspects d’elle-même, il y a fort à parier qu’elle aura un souci chronique avec l’un des éléments de cette liste.

Et, croyez-moi si vous le voulez, il est probable que cet élément apparaîtra justement dans ses premiers rêves mémorables.

Animal au comportement aberrant, forêt hostile, phénomène météorologique extraordinaire, ville labyrinthique, étranger inquiétant… Ce sont là des grands classiques qui ouvrent des « séries » de rêves et qui donnent déjà des informations précieuses sur l’état de notre psychisme.

Pour ne plus avoir peur de son ombre

Il est assez frappant de voir comment c’est du côté de ce que l’on croyait nous être le plus étranger que se trouvent des clés, des ressources à s’approprier pour avancer, en étant plus « complet », plus « intégré ». Et plus serein. Pour ne plus avoir peur de son ombre.

« L’ombre », c’est le nom que C.G. Jung donne à cet aspect du psychisme, qui correspond pas mal à ce que Freud appellerait le refoulé, et qui apparaît assez tôt dans les rêves, quand on commence à s’y intéresser. Souvent sous les traits d’un personnage que l’on considèrerait comme très différent de nous-mêmes. À chacun son ombre, à chaque époque son ombre préférée. (2)

NB : « l’ombre » doit tout de même appartenir à notre imaginaire, fût-il enfoui. Elle doit avoir un point commun, gênant, avec nous-mêmes. Même une simple proximité géographique. C’est ainsi que sous nos latitudes elle a souvent emprunté les traits du Gitan, du Juif, de l’Arabe, de l’Africain… Mais aussi de l’homme des bois, du monstre, de l’extraterrestre. Humanoïde, de préférence.

Si vous voulez tester, mettez de quoi noter à côté de votre lit. Du papier, un stylo. Dès la fin du rêve, allumez, jetez quelques mots sur le papier. Le lieu, les personnages, les gestes. L’ambiance, la sensation (peur, confiance, curiosité, etc.). Inutile d’en faire un roman. Pas besoin de phrases. En vrac, avec de quoi sentir l’atmosphère.

Évitez le téléphone, son fonctionnement digital est trop éloigné du fonctionnement analogique du rêve. Par ailleurs, son rétroéclairage n’est pas adapté à la projection de ce qui sera monté en vous. Mieux vaut la feuille. Sans compter qu’en prenant votre téléphone, vous risquez de tomber sur une notification ou un message non-lu et alors là, bye bye le monde du rêve… (3)

Vous aurez tout le temps de mettre ça au clair. Et tant pis si vous ne vous souvenez pas du déroulé exact du rêve. En vrai, le rêve n’a pas forcément de « déroulé » : du fait de contraintes « dimensionnelles » (au sens géométrique, voir plus haut et ici) nous ressentons le besoin de le mettre en récit, de mettre à plat ce qui le constitue. Ça peut se faire, mais là n’est pas l’essentiel dans un premier temps. Voyez d’abord…

  • Qui ? (les personnages : leur type, leur âge. Leur état de forme. Leur humeur. Disent-ils quelque chose ?)
  • Où ? (le lieu : connu, inconnu. Dedans, dehors. Un lieu bâti : dans quel état se trouve-t-il ? Un lieu en extérieur : quel temps fait-il ?)
  • Comment ? (l’ambiance générale : comment ça se passe ? Est-ce que vous regardez, cherchez quelque chose, vous déplacez, vous cachez ? Quel est votre état émotionnel dans le rêve ? Un, deux ou trois adjectifs.)

Laissez tomber les scénarios ou en tout cas, ne vous bloquez pas pour ça. Trouvez juste un petit titre à ce rêve, pour l’identifier.

*

Gardez-le bien de côté ce rêve-là (ou celui que vous avez déjà fait il y a quelque temps et que vous n’oubliez pas) : il existe des « rêves-programme », qui contiennent en condensé ce qui va être important pour vous dans une période donnée. Souvent on s’en rend compte après coup. (4)

Dans l’immédiat, si ça vous va, notez donc les personnages, les objets, les lieux. Quand vous aurez réuni un certain nombre de rêves, vous verrez peut-être apparaître des constantes, des thématiques récurrentes. On constate en effet souvent que les rêves fonctionnent par séries, que l’inconscient « insiste » en déclinant un même thème, en faisant des variations. Une fois qu’il est entendu, il passe à autre chose.

Voilà pour commencer. Déjà, porter attention à ce qui vient en rêve. Tâcher de le nommer. C’est un bon début.

Le rêve. Tellement de choses à en dire. Tellement de choses à en entendre.

Sans en faire tout un plat, et sans passer à côté non plus. Avec sérieux et légèreté.

Vous m’en direz des nouvelles.

À la prochaine.

 


 

 

(1) Voilà encore des situations en rapport direct avec les vécus archaïques, c’est-à-dire avec l’empreinte des situations vécues par le nourrisson, en vrai ou en fantasme : s’est-il généralement senti en sécurité pour fermer les yeux et s’endormir ?

(2) À titre d’exemple, pour Jung, médecin psychiatre suisse allemand, fils de pasteur, d’âge mûr, cette figure s’était manifestée en rêve sous les traits d’un « jeune prince arabe ».

(3) Bon, de toute façon vous ne dormez pas avec le téléphone connecté à côté de vous… Si ? Ah. Alors peut-être faudra-t-il faire un peu de place pour que le rêve s’invite…

(4) Et il sera intéressant, qui sait, de constater d’ici quelque temps que les mêmes éléments apparaîtront dans un nouveau rêve, mais sous un jour différent. Ou que les rôles auront évolué. Ou que votre attitude dans la scène aura changé. L’inconscient, dans sa dimension « n+1 », aime bien avancer tout en repassant par les mêmes points…

Mais chaque chose en son temps.