Être « borderline »

borderline

Parlons d’un trouble étonnamment mal connu en France et qui semble concerner une part croissante de la population, le trouble de la personnalité limite (TPL), dit aussi trouble de la personnalité borderline (à ne pas confondre avec bipolaire).

Appelé également état limite, il est source de souffrances psychiques chroniques et intenses, d’abord pour les personnes atteintes de TPL, et par ricochet pour celles et ceux qui leur sont proches.

 

Tout de suite, voici comment je présenterais le fonctionnement limite.

Typiquement, le « borderline » :

  • est pris par des états d’angoisse extrême pour des raisons qui nous échappent ;
  • a une sensibilité extraordinaire, pour le meilleur et le pire ;
  • agit de façon impulsive et se met en danger. Se met en situation de se faire réprimander ;
  • se fait mal, porte atteinte à son corps, de façon plus ou moins flagrante (du suicide au piercing, en passant par l’alcoolisme) ;
  • vit dans la terreur d’être abandonné ;
  • doute terriblement de son identité (= ne sait pas qui il est, ne sait vraiment pas s’il a le droit d’exister) et le manifeste cache souvent en surjouant la confiance ;
  • adore ou déteste les personnes, les voyant comme parfaites, puis comme diaboliques (plus rare dans l’autre sens). Ça marche aussi avec les idées. A globalement un peu de mal avec la nuance ;
  • connaît régulièrement une sensation de vide effroyable, catastrophique (si tu connais pas ça, franchement t’as pas envie de connaître).

En lien avec ce qui précède, une personne souffrant de TPL se sent facilement menacée : se sentir simplement « mise en cause », ça peut déclencher en elle une réaction semblable à « danger de mort ». Dès lors, tous les recours sont bons, parmi lesquels :

  • des colères subites, qui peuvent être à la fois terribles et enfantines (mélange d’agressivité, de peur et de désespoir). Ceux qui y ont été confrontés connaissent ce regard ;
  • la fuite, le départ précipité, la conversation interrompue de but en blanc, de façon stupéfiante pour les autres ;
  • nier la réalité, généralement sans s’en rendre compte : ne pas voir l’évidence, récuser ses engagements, oublier ce qu’elle a fait, créer des souvenirs, accuser injustement des tiers… le plus souvent en y croyant sincèrement.

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Ce rapport à la réalité, parfois complètement éclaté, peut être vertigineux pour les proches. Il est lié au mode de fonctionnement des couches profondes du psychisme, et à leur tendance à amplifier à l’infini.

exemple : Souvent dans le TPL, il est extrêmement difficile d’envisager qu’on ait fait une erreur, même petite, car inconsciemment (je vous passe les étapes, on y reviendra) cela serait équivalent à mériter de mourir.

Vous comprendrez qu’on n’est pas dans la simple « mauvaise foi » du conjoint roublard ou de l’adolescent fainéant.

Angoisse de très très haute intensité (où se mutiler peut être vécu comme un soulagement… Figurez-vous ça).

*

Et pis voilà. C’est pas mal déjà.

Bref, vous l’aurez compris, le borderline ne fait pas les choses à moitié.

Et ce qui est formidable c’est que la plupart du temps, on ne remarque pas qu’une personne est borderline, tant qu’on n’est pas dans une relation un tant soit peu importante avec elle. Sinon c’est trop facile.

On va bien s’éclater.

NB : le borderline ne fait pas exprès.

Il n’est pas un manipulateur, pas de façon volontaire en tout cas.

C’est plus fort que lui. C’est comme un détournement d’avion où l’avion ça serait lui, et les pirates, ses émotions. La peur surtout.

En toute rigueur, nous parlons ici d’un trouble de la personnalité, c’est-à-dire d’une perturbation tellement chronique qu’elle semble « faire partie de vous-mêmes ».
Mais on constate aussi que cela peut apparaître ponctuellement, dans des périodes particulières.
Voilà pourquoi je préfère parler de fonctionnement limite, plus incluant, et moins stigmatisant.

Pourquoi « borderline » ?

« Borderline personality disorder » ou « trouble de la personnalité limite ». Ce terme de « limite » est évocateur, et un peu malvenu. (1)

En fait, le terme « limite » provient de l’histoire de la théorie du psychisme, et particulièrement de la théorie psychanalytique. Dans ce cadre de pensée, on a pu en effet distinguer deux grands pôles de maladies psychiques : la névrose, où c’est le conflit intérieur qui prime, et la psychose, où c’est le rapport à la réalité qui est perturbé.

Les « états limites », c’était à l’origine ces états mixtes « entre névrose et psychose », ces cas — parlons brut — ni assez perchés pour être étiquetés psychotiques, ni assez gérables pour être étiquetés névrosés.

Depuis quelques décennies, constatant l’évolution de la clinique (= des cas concrets qui se présentent à eux), les psychothérapeutes ont mis à jour le concept. Aujourd’hui, un certain consensus règne sur le syndrome (= l’ensemble de traits) que peut désigner un trouble de la personnalité limite. (2)

On prend généralement comme base la définition donnée par le DSM-5, manuel diffusé par l’association des psychiatres des États-Unis d’Amérique, qui fait référence à l’international.
Hyper critiqué et critiquable, mais qui a l’avantage de fournir un langage commun pour situer un peu de quoi on parle. C’est celui qu’utilisent les médecins pour établir leur diagnostic.

Vous pouvez en lire les critères à ce lien.

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« Vous avez lu les critères du DSM ? Vous prendrez un dessert ? Un café ?

— Blurp… »

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Borderline… ou pas

Syndrome = combinaison de symptômes

 

Voilà posés quelques repères. On aura bien compris que ces symptômes, en eux-mêmes, ne suffisent pas à caractériser le fonctionnement limite. La plupart d’entre eux peuvent concerner, au moins ponctuellement, une vaste partie de la population.
C’est la récurrence de ces symptômes, leur intensité et leur combinaison qui commencent à dessiner les contours d’un fonctionnement limite.

J’ajouterais : et pour l’entourage, l’impression d’ « inquiétante étrangeté » qui accompagne ces comportements.

Parce que là, je vous connais, vous allez relire le descriptif de Façons de dire, ou les critères du DSM, et vous allez dire…

« Attends… Mais des fois je bois de l’alcool… Alors ?.. »

 ou bien :

« Ah ben voilà, ça c’est tout lui : il se vexe pour un rien. »

ou encore :

« Elle m’appelle au boulot. Et puis elle manque de confiance en elle. Borderline. »

Non.
Erreur.
Amalgame.

(‘tention les amalgames ! Pas de ça ici)

Non. Il faut tout ça en même temps, ou presque tout ça. Et à des degrés vraiment élevés. Genre larsen. Genre t’as eu envie de mourir pour ça parce que c’était plus possible.

Sinon, on ne parle pas de la même chose.

C’est pas grave si t’es pas borderline

 

Conseil : dans les critères du DSM, notez bien les adjectifs. Ils ne sont pas là pour rien.
« Effréné », « intense », « brutal », « dramatique »
Cela permet de distinguer les traits du TPL par rapport aux formes bénignes de ces symptômes, plus courantes et non-caractéristiques du TPL.

Si cela « vous parle » mais seulement « un peu », c’est peut-être le signe que vous avez une souffrance névrotique.
Il importe de la prendre en considération et d’agir dessus.

Parce que la névrose, ce n’est pas « rien ».
On en parlera en une autre occasion.

Il est possible aussi que vous soyez dans une période de crise, où votre mode de fonctionnement habituel est bouleversé.
Vous êtes alors peut-être plongé dans un fonctionnement limite temporaire.

*

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*

Vous aurez compris que ceci n’est pas un article sur les gens qui ont « leur petit caractère ». Ou qui « se prennent un peu trop la tête ». Ou qui « ont la larme facile ».

Des façons d’être, y compris par la souffrance, il y en a beaucoup, et elles méritent toutes d’être prises en compte. Qu’importe qu’elles relèvent ou non d’une « maladie » identifiée : on doit toujours les considérer, quelles qu’elles soient.

On n’est pas obligé d’être officiellement diagnostiqué, que ce soit « borderline » ou autre,  pour avoir droit à une écoute ou du soutien.

Cela étant dit : ici, ce coup-ci, nous tâchons de donner à connaître un ensemble cohérent et systématique de souffrances intenses et combinées, une structure particulière et invalidante identifiée comme « trouble de la personnalité limite ».

Sur la base que l’on a posée ici on essaiera d’illustrer de quoi il retourne. Humainement.

Mais pour aujourd’hui ça va aller, non ?

On se fait ça un autre jour ?

 

Portez-vous bien.

 


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(1) C’est le trouble qui est limite, ou c’est la personnalité ? En anglais, on ne sait pas trop. En français traduit de l’anglais, on dirait que c’est la personnalité.

Une « personnalité limite », ça donne à imaginer une personne au bord. « Au bord » de quoi ? De la folie ? De l’explosion ? On peut penser aussi à l’expression « C’était un peu limite… », expression ouverte, pleine de sous-entendu, qui éveille quelque chose du côté de la moralité. Ces considérations sémantiques ne sont pas sans effet sur les a priori liés au diagnostic de TPL, sur l’idée qu’on se fait du « borderline » : d’emblée, on l’imagine peu recommandable…

(2) On peut proposer des appellations alternatives, peut-être plus indiquées, comme « trouble de la labilité émotionnelle », « trouble complexe de l’identité » ou « structure de personnalité mixte ». Mais on va plutôt rester ici sur « limite » et sa grande sœur anglaise « borderline ». On dira peut-être aussi « fonctionnement limite ».

 

 


 

Cet article est illustré par une création de Aykut Aydogdu.

www.aykworks.com

www.instagram.com/aykutmaykut