La psychanalyse est-elle irrationnelle ?

*

La psychanalyse, et les thérapies psychodynamiques qui sont apparues après elle, relèvent de méthodes rationnelles mises au point pour aborder les processus inconscients.
Les processus inconscients ont un fonctionnement qui diffère du fonctionnement logique auquel nous sommes habitués.
En dessous du seuil de la conscience, une forme de rationalité est à l’œuvre, mais elle est tellement particulière qu’on peut en première approche la prendre pour une irrationalité.

L’approche psychanalytique prétend rendre compte de cette rationalité différente, propre à l’inconscient, et trouver les moyens d’agir dessus.

 

 

Cela peut nourrir une certaine confusion chez celles ou ceux qui liraient de façon rapide ou résumée des écrits psychanalytiques et pourraient se demander « Qu’est-ce c’est que ces histoires aberrantes, de meurtre, d’inceste, etc. ? Les psychanalystes sont vraiment tordus ! ».
Ce serait là confondre une discipline qui se veut rationnelle (la psychanalyse), et l’objet qu’elle étudie, apparemment irrationnel (les processus inconscients, qui relèvent d’une logique mouvante, spécifique et complexe).

Freud et ses successeurs ont mis de côté des barrières relevant des convenances ou des habitudes propres à leur époque, pour tâcher d’observer les phénomènes psychiques tels qu’ils leur apparaissaient. Ou plus exactement : pour faire apparaître la logique qui sous-tendait les phénomènes auxquels ils étaient confrontés.

Ils en sont ainsi arrivés à trouver des schémas explicatifs qui reviennent à dire « tout se passe comme si la personne croyait au fond d’elle-même que… ».

Lorsque l’on est habitué à cette façon de procéder, cette précision va de soi. Cependant, comme toutes les phrases de tous les écrits psychanalytiques ne peuvent pas commencer par « cela se passe comme si… », une lecture ponctuelle de ces œuvres peut donner l’impression que les psychanalystes croient au premier degré, voire préconisent ce qu’ils décrivent.

*

Sigmund Freud, dont le premier écrit considéré comme psychanalytique (1) se basait sur l’activité supposée des circuits neuronaux, était un homme de son temps, rationaliste. S’appuyant sur l’exemple de la physique de son époque, il a considéré que face à des phénomènes récurrents et constatables, on pouvait émettre des hypothèses quant aux causes de ces phénomènes.

La physique ne procède pas différemment selon lui, lorsqu’elle a recours à la notion d’énergie pour décrire quelque chose qui n’a pas de consistance propre, mais qui représente une capacité de travail, de changement, pouvant porter à conséquence au niveau de la matière.
Pour Freud, et avec la même conscience qu’il ne s’agit là que d’un outil de recherche, l’équivalent théorique de l’énergie dans le domaine psychique aura été la libido.

Il ne faut jamais perdre de vue que, lorsque l’on parle de l’inconscient, on parle dans le cadre d’une réalité particulière : la réalité psychique. Cela représente un effort, j’en conviens.
Mais cela en vaut la peine, car cela permet d’une part de ne pas prendre « au pied de la lettre » ce qui est dit dans ce cadre spécifique, et d’autre part cela permet d’utiliser en toute rigueur ce que l’on sait du fonctionnement psychique profond et d’en tirer toutes les conséquences et le maximum d’effet ciblé.

Dans la science physique, si l’on reste dans le cadre traditionnel basé sur les travaux de Isaac Newton, on ne peut pas concevoir qu’un électron puisse se trouver à deux endroits différents en même temps.
Et pourtant, lorsqu’on raisonne au niveau subatomique, il faut bien se résoudre à constater que tout se passe comme si l’électron pouvait avoir simultanément deux positions différentes.

Pour pouvoir envisager cela, il a fallu s’extraire d’un cadre de pensée séculaire, et forger de nouveaux outils de compréhension.

De même, plus tôt dans l’histoire de la connaissance, on n’a pas abandonné volontiers l’idée que la Terre n’était pas le centre de l’Univers, ou qu’elle n’était pas plate.
Mais les observateurs, les savants, que les nouvelles observations mettaient devant des impasses de plus en plus nombreuses et contraignaient à des « bricolages » de plus en plus acrobatiques pour continuer à utiliser l’ancien cadre de raisonnement, ont bien dû se résoudre à adopter de nouvelles références, de nouveaux outils explicatifs, plus englobants.

Selon une dynamique comparable, la démarche psychanalytique prend acte du fait que les comportements humains ne peuvent plus à partir d’un certain point s’expliquer uniquement par « la volonté », « l’intérêt » ou « la mauvaise foi » (pour citer des explications courantes, parfois suffisantes dans la vie de tous les jours).
Elle a dès lors tâché de forger un cadre d’explication plus englobant, qui n’est évidemment pas l’explication ultime et définitive du psychisme humain.

Dans cet effort, il a fallu se confronter à une autre forme de rationalité, la rationalité propre aux processus inconscients, et forger les moyens de décrire ces processus.

C’est là un exercice difficile, un peu comme lorsqu’un biologiste essaie de décrire le monde tel que le perçoit une chauve-souris, un dauphin ou une mouche.
À cette différence que, dans le pire des cas, si l’on a du mal à se figurer un monde perçu par l’écho des ultrasons ou à travers des yeux à facettes, on peut toujours se dire qu’on s’en fiche, que ça ne nous regarde pas, et passer à autre chose.

Quand il est question du psychisme profond, cela est moins simple, et cela provoque parfois des réactions d’orgueil.

*

Dans la démarche psychanalytique, il s’agit donc en quelque sorte d’apprendre à entendre la « langue » de l’inconscient, pour défaire les malentendus, les biais de traduction, qui engendrent des situations douloureuses et pourtant évitables.

Nous aurons l’occasion de voir que — en première approximation — plus on entre dans des processus inconscients, et plus sont à l’œuvre des fonctionnements par symétrie et par généralisation. La plupart des « mécanismes de défense » relèvent de ces fonctionnements, de même que la plupart des irruptions de l’inconscient dans notre vie diurne, qui nous causent parfois bien du tracas.

Et bien figurez-vous, pour alléger un peu le propos, qu’il se trouve également que toutes les figures de style employées dans l’art poétique peuvent se relier en dernier lieu à ces deux pôles, « symétrie » et « généralisation ».

La connaissance et l’exploration de l’inconscient auraient-elles un rapport avec le fait d’écouter ou de composer de la poésie ?
Maintenant que nous avons souligné le caractère résolument rationnel de l’approche psychanalytique, maintenant que nous sommes à peu près d’accord sur le fait qu’il y a forcément un cadre rigoureux à cette méthode, nous pouvons faire une place à un autre aspect des choses, qui ne va pas sans l’exigence de rigueur.

Et nous pouvons répondre par l’affirmative : se confronter à l’inconscient, c’est aussi, d’emblée, donner un espace à la poésie.

Et ça, c’est déjà une bonne nouvelle…

 

 


 

(1) Ouvrage dont le titre français est
Esquisse d’une psychologie scientifique
(1895)