Hors de la conscience, une autre logique

On confond souvent “conscience” et “raison”. On confond souvent “conscience” et “logique”.

Comme si, en dehors de notre conscience, tout devenait illogique, irrationnel.

Pourtant, hors de la raison ordinaire, « raisonnable », il y a encore de la raison. Explorons ensemble cette étrange rationalité :

la raison de l’inconscient.

 

 

Nous allons tâcher d’éclairer l’étonnante logique qui influence en sourdine notre psychisme.
Et nous verrons en fin d’article que deux grandes tendances caractérisent ces processus inconscients…

Ce sont des processus qui se situent à mi-chemin entre les instincts, d’une part, et la pensée consciente, d’autre part. Ils sont liés à la spécificité du cerveau humain, en perpétuelle complexification.

On possède aujourd’hui les moyens techniques de mieux explorer cela… Sans pour autant réussir à créer un modèle théorique global.

Dans un premier temps, pour aborder ce sujet passionnant, on ne peut pas se dispenser d’évoquer le rôle de l’aventure psychanalytique. Celle-ci a été, pour notre conception du psychisme, une révolution comparable aux grandes découvertes des navigateurs pour notre conception du monde.

La psychanalyse est-elle irrationnelle ?

La psychanalyse – et les thérapies psychodynamiques qui sont apparues après elle – relèvent de méthodes rationnelles mises au point pour aborder les processus inconscients.

Les processus inconscients ont un fonctionnement différent du fonctionnement logique auquel nous sommes habitués.

==> en dessous du seuil de la conscience, une forme de rationalité est à l’œuvre, mais elle est tellement particulière qu’on peut en première approche la prendre pour une « irrationalité ».

L’approche psychodynamique prétend rendre compte de cette rationalité différente, propre à l’inconscient, et trouver les moyens d’agir dessus.

==> À ce jour, cette démarche reste inégalée : elle est à mon sens un instrument incontournable si l’on veut envisager, de façon pragmatique, comment nous fonctionnons en tant que personnes, quand nous sommes dans l’émotion.

Pour cela, il faut bien entendu être prêt à explorer sans a priori. Quitte à émettre des réserves ensuite.
= se placer dans une démarche expérimentale
.

Et ne pas faire comme les savants du siècle de Galilée qui refusèrent, par principe, de regarder dans sa lunette astronomique…

Si on lit de façon rapide ou résumée des écrits psychanalytiques, on peut être frappé de stupeur et se demander

« Qu’est-ce c’est que ces histoires aberrantes, de meurtre, d’inceste, etc. ? Les psychanalystes sont vraiment tordus ! ».

Ce serait là confondre

  • une discipline qui se veut rationnelle (la psychanalyse)

et

  • l’objet qu’elle étudie, apparemment irrationnel (les processus inconscients, qui relèvent d’une logique mouvante, spécifique et complexe).

Freud et ses successeurs ont dégagé le terrain.
Ils ont commencé par mettre de côté certaines barrières intellectuelles, issues de la morale de leur société, et qui empêchaient de penser librement. ==> Du coup, ils ont choqué (et choquent encore aujourd’hui)

Leur but : observer les phénomènes psychiques tels qu’ils leur apparaissaient dans leur pratique quotidienne.

Et plus exactement :

mettre en lumière la logique qui sous-tendait ces phénomènes.

Ils en sont ainsi arrivés à trouver des schémas explicatifs qui reviennent à dire

« tout se passe comme si la personne croyait au fond d’elle-même que… »

Lorsque l’on est habitué à cette façon de procéder, cette précision va de soi.
Cependant, comme toutes les phrases de tous les écrits psychanalytiques ne peuvent pas commencer par « cela se passe comme si… », une lecture ponctuelle de ces œuvres peut donner l’impression que les psychanalystes croient au premier degré, voire préconisent ce qu’ils décrivent.

La base : une démarche scientifique

Sigmund Freud était un homme de son temps, rationaliste.

Son premier écrit considéré comme psychanalytique (Esquisse d’une psychologie scientifique, 1895) se basait par exemple sur l’activité supposée des circuits neuronaux (cela a d’ailleurs marqué la suite de son œuvre).

S’appuyant sur l’exemple de la physique de son époque, il a considéré que face à des phénomènes récurrents et constatables, on pouvait émettre des hypothèses quant aux causes de ces phénomènes.

La physique ne procède pas différemment selon lui, lorsqu’elle a recours à la notion d’énergie.
==> c
e concept sert à décrire quelque chose qui n’a pas de consistance propre, mais qui représente une capacité de travail, de changement, pouvant porter à conséquence au niveau de la matière.

Pour Freud, et avec la même conscience qu’il ne s’agit là que d’un outil de recherche, l’équivalent théorique de l’énergie dans le domaine psychique aura été la libido.

Il ne faut jamais perdre de vue que, lorsque l’on parle de l’inconscient, on parle dans le cadre d’une réalité particulière : la réalité psychique.

On peut se préparer à cette notion en se figurant une sorte de « pays imaginaire », où il y aurait des lois différentes de celles de notre monde familier.

… Tout à fait comme le monde où se retrouve la jeune Alice, selon Lewis Carroll.
« De l’autre côté du miroir ».

Cela représente un effort initial, à renouveler sans cesse.
Mais cela en vaut la peine, car cela permet de :

  • ne pas prendre « au pied de la lettre » ce qui est dit dans ce cadre spécifique ;

(= ce sont des outils, pas une “vérité absolue”)

  • saisir le fonctionnement du psychisme profond pour, en toute rigueur, en tirer toutes les conséquences et produire sciemment le maximum d’effets positifs ;

(= ces outils spécifiques servent à obtenir un résultat tangible)

Dans la science physique, si l’on reste dans le cadre traditionnel basé sur les travaux de Isaac Newton, on ne peut pas concevoir qu’un électron puisse se trouver à deux endroits différents en même temps.
Et pourtant, lorsqu’on raisonne au niveau subatomique, il faut bien se résoudre à constater que tout se passe comme si l’électron pouvait avoir simultanément deux positions différentes.

Pour pouvoir envisager cela, il a fallu s’extraire d’un cadre de pensée séculaire, et forger de nouveaux outils de compréhension.

Changer de point de vue

Plus tôt dans l’histoire de la connaissance, on n’a pas abandonné volontiers l’idée que la Terre n’était pas le centre de l’Univers, ou qu’elle n’était pas plate. Ou que les orbites des planètes n’étaient pas parfaitement circulaires.
Mais les observateurs, les savants, rencontraient des impasses de plus en plus nombreuses. Ils étaient contraints à des « bricolages » de plus en plus acrobatiques pour continuer à utiliser l’ancien cadre de raisonnement.
==> Ils ont bien dû se résoudre à adopter de nouvelles références, de nouveaux outils explicatifs, plus englobants.

Selon une dynamique comparable, la démarche psychodynamique prend acte du fait que, à partir d’un certain point,

les comportements humains ne peuvent plus s’expliquer uniquement par « la volonté », « l’intérêt » ou « la mauvaise foi »

(pour citer des explications courantes, parfois suffisantes dans la vie de tous les jours…)

On a dès lors tâché de forger un cadre d’explication plus englobant, qui n’est évidemment pas l’explication ultime et définitive du psychisme humain.

La discipline évolue, elle est toujours en chantier. Comme n’importe quelle autre entreprise de connaissance.
==> Un physicien actuel ne pourrait pas se limiter aux travaux de Newton ou un biologiste à ceux de Darwin. De la même façon, pour faire de la psychanalyse aujourd’hui, on ne peut pas se contenter de réciter aveuglément Freud

Dans cet effort d’expliquer plus complètement le psychisme humain, il a donc fallu se confronter à une autre forme de rationalité, la rationalité propre aux processus inconscients, et forger les moyens de décrire ces processus.

= Il s’agit de trouver des façons de dire.

C’est là un exercice difficile, un peu comme lorsqu’un biologiste essaie de décrire le monde tel que le perçoit une chauve-souris, un dauphin ou une mouche…

… À cette différence que, dans le pire des cas, si l’on a du mal à se figurer un monde perçu par l’écho des ultrasons ou à travers des yeux à facettes, on peut toujours se dire qu’on s’en fiche, que ça ne nous regarde pas, et passer à autre chose.

Quand il est question de notre psychisme profond, on est moins disposé à lâcher le morceau, et cela provoque parfois des réactions d’orgueil.

==> On rechigne beaucoup à envisager les choses différemment, car on n’aime pas admettre que

il y a en nous quelque chose qui nous échappe…

On renonce difficilement à l’idée d’être « maître de soi ». À une idée étroite de notre liberté, qui consisterait à ignorer ce qui nous influence.

Mais ignorer quelque chose, ça ne le fait pas disparaître…

De la place pour la sensibilité et la création

Dans la démarche psychanalytique, il s’agit donc en quelque sorte d’apprendre à entendre la « langue » de l’inconscient.
Entendre “ce qui se dit en nous” : prêter attention à cette petite voix qui parfois hausse le ton et tambourine à la porte de notre vie pour être enfin écoutée.

C’est le moment des crises, des rêves récurrents, des souffrances incompréhensibles, des accidents étranges

En faisant une place à ce que « l’inconscient » essaie de régler, d’exprimer, on va pouvoir défaire les malentendus.
Défaire les biais de traduction.
Éviter que ça nous arrive « tout tordu », et que ça nous complique la vie.

Souvent, les situations douloureuses se répètent tant qu’on n’y prête pas la juste attention

Il y a quelques clés que l’on peut s’approprier pour y voir plus clair. Certaines sont communes à tout le monde, d’autres sont plus personnelles.
Dans une approche psychanalytique, ou psychodynamique, on va essayer de trouver les clés qui fonctionnent bien pour soi.

Tenez, voici une clé, un peu générique mais qu’il est bon de garder à portée de main :

==> plus on entre dans des processus inconscients, et plus sont à l’œuvre des fonctionnements par généralisation et par symétrie.

[On détaille ça juste en dessous de l’article ]

Et bien figurez-vous, pour alléger un peu le propos, qu’il se trouve également que toutes les figures de style employées dans l’art poétique (métaphores, allitérations, etc.) peuvent en dernier lieu se relier à ces deux pôles, « symétrie » et « généralisation ».

La connaissance et l’exploration de l’inconscient auraient-elles un rapport avec le fait d’écouter ou de composer de la poésie ?

==> Maintenant que nous avons souligné le caractère résolument rationnel de l’approche psychanalytique,
==> Maintenant que nous sommes à peu près d’accord sur le fait qu’il y a forcément un cadre rigoureux à cette méthode,

… nous pouvons faire une place à un autre aspect des choses, qui ne va pas sans l’exigence de rigueur.

Et nous pouvons répondre par l’affirmative :

se confronter à l’inconscient, c’est aussi, d’emblée, donner un espace à la « poésie ».

… au sens large, comme un rapport plus sensible à l’existence.
Pour que l’inconscient trouve à s’exprimer, à sa façon, sans devoir parasiter notre vie.

Il ne s’agit pas de désenchanter le monde.

Bien au contraire.

Et ça, c’est déjà une bonne nouvelle…

 

 


Symétrie & Généralisation :
les spécialités de l’inconscient

 

Plus on s’éloigne de la « surface de la conscience », et plus c’est l’émotion qui prend le relais. Pour le meilleur et pour le pire.

  • L’émotion du moment, qu’il faut savoir vivre pleinement sans pour autant perdre la raison.
  • Mais aussi l’émotion du passé, qui se réveille parfois et vient parasiter notre jugement du présent.

Quand il y a de l’émotion, il y a de l’inconscient.

Quand il y a de l’inconscient, il y a de l’émotion.

Ce sont les moments où on va avoir une tendance à raisonner par généralisation et par symétrie.

« Généralisation »
==> plus l’inconscient s’agite, et plus on va amplifier, exagérer, perdre la mesure.

… C’est le moment où l’on dittoujours”, “jamais”, “rien”…

Plus on va faire des grandes catégories :

… C’est le moment où l’on dittout le monde”, “les gens”, “de toute façon”…

(Ce n’est pas rare, n’est-ce pas ? Pensez juste à la dernière fois où vous avez entendu, ou prononcé, quelque chose comme « Je l’ai toujours dit, de toute façon, les gens… ».
==> Il devait y avoir de l’émotion là-dessous…)

« Symétrie » :
==> plus l’inconscient s’agite, et plus on va inverser, confondre (les sentiments, les personnes, les moments…). Plus on va renverser une chose dans son contraire.

— confusion des sentiments :
Voici qu’on passe de l’amour à la haine, de l’attraction à la fuite, de l’idéalisation au dénigrement…

— confusion des personnes :
Voici qu’on met une personne à la place d’une autre. Qu’on inverse les rôles (ex. : parent/enfant ; bourreau/victime ; etc.).

Mettre une personne à la place d’une autre, c’est aussi ce qui se passe quand on pense C’est pas moi, c’est lui !

(ou au contraire quand on se dit C’est à cause de moi…, alors qu’objectivement on n’y peut pas grand chose).

C’est ce qui se passe quand on affirme Tu vas dire que…, ou bien Je sais ce que tu penses

— confusion des moments :
Sous le coup de la symétrie inconsciente, voici qu’on prend le présent pour le passé. = On lit ce qui nous arrive maintenant avec les lunettes du passé.

Parfois, on croit connaître le futur puisque, à cause de ce raisonnement par symétrie, ce qui arrivera” devient égal àce qui est déjà arrivé
Ça a l’air « fou », et pourtant c’est hyper-courant, chez beaucoup d’entre nous :

On dit « Quoi que je fasse, il va se passer ça »,
ou « De toute façon ça ne va pas marcher », etc.

= on extrapole à partir de notre expérience (par exemple parce qu’on a été marqué par un échec passé…)

Évidemment, on a alors toutes les chances d’influencer la situation pour qu’elle ressemble à ce qu’on a déjà connu… (c’est la « prophétie auto-réalisatrice »)

*

Résultat de toutes ces confusions (symétrie) et de ces amplifications (généralisation) :

Notre raison est comme « parasitée » et se met à faire « n’importe quoi ».

C’est-à-dire que :

on fait des liens qui n’ont pas lieu d’être

Et sous des apparences de logique implacable, on est en train de gentiment délirer…

À l’extrême, ça donne la paranoïa, quand c’est massif, permanent, systématique.
Mais ça se retrouve aussi « en petit », au quotidien. Voici que la discussion ne sert plus à rien, puisque quelque part « on a tout compris d’avance »…

==> C’est le moment où l’on est plein d’explications toutes prêtes, plein deparce que

Des “parce que” qui nous semblent très solides et définitifs (on devient absolu, radical, sans nuance, à cause de l’amplification, de la généralisation).

Des “parce que” qui nous placent dans une position « à part » des autres (au-dessus… à côté… Mais pas avec).

Des “parce que” qui nous protègent… De l’Autre, de l’inconnu, de la différence, de la surprise. De la vie, quoi.

(et ça peut ressembler à la perversion. Oui, oui !)

Jusqu’au jour où ça ne marche plus.

Et où ce qui était censé nous protéger nous écrase et sabote toute notre vie.

… On croit être en maîtrise, on croit « gérer ». Alors qu’en fait on est le jouet d’une force en nous qui nous pousse systématiquement dans son sens. On est aliéné à ce quelque chose qui nous a piraté.
(voir cet article sur les complexes)

La plupart des « mécanismes de défense psychique » relèvent de ces fonctionnements par symétrie et généralisation.

= on projette sur les autres, on rationalise, on confond nos fantasmes avec la réalité, etc.

Voilà une première clé à garder près de soi. Pour dénicher la logique de l’inconscient dans nos péripéties ordinaires.

Pour se demander ce qui s’est passé pour nous, quand on a commencé à perdre la mesure. Dans nos ressentis, dans nos propos, dans nos actes. Dans nos raisonnements.

D’abord, on essaiera de faire ça après-coup, en repensant à la situation.

Puis, au fur et à mesure que notre inconscient, et nos émotions, auront trouvé leur juste place, ça se fera de plus en plus en temps réel. Sans qu’on ait besoin d’y penser.

Pour ne plus être prisonnier du passé et vivre, instant après instant, au plus juste, au plus près de ce qu’on est vraiment.

Libérés des effets néfastes de l’inconscient refoulé…