« Un bon coup de pied au cul »

 

« Quand on veut on peut. »

« Moi je dis, avec un peu de volonté… »

« Mais c’est des chichis, ça. »

« Et ben t’as qu’à te forcer. »

« Mais c’est dans ta têêêêêêête. »

« Moi j’y suis arrivé tout seul, personne m’a aidé, et je me plains pas. »

 

 

 

« … et je me plains pas ».

Ben non tiens. *lol*

*

Bon, ça vous parle ?

Et oui, la volonté.

Avec de la volonté, on règle tous ses problèmes.

Voilà.

On n’y avait pas pensé.

Volonté. Courage. Combativité. Ténacité. Efficacité.

On se débrouille par soi-même, comme un grand, comme une grande. À la force du poignet.

D’toute façon y’a qu’ça d’vrai.

Parce qu’on n’est pas des pleureuses.

On va s’en sortir tout seul, comme le baron de Münchhausen. Celui dont on raconte que, enlisé avec son cheval dans un terrain mouvant, il s’était extrait de ce mauvais pas en se tirant lui-même par les cheveux (le canasson itou).

 

Gustave_Doré_-_Baron_von_Münchhausen
(par Gustave Doré)

Et puis on n’y arrive pas, en fait…

… et ça continue comme c’était. Les choses se répètent. Comme si c’était plus fort que nous. Alors on insiste, on en remet un coup.

C’est une morale assez répandue, persévérer dans ce qui ne fonctionne pas.

Parfois on se lance dans l’action, de façon frénétique.
Parfois on se livre à une introspection acharnée.
Parfois on insiste sur une même chose, et on « s’entête ».
Parfois on est tout le temps en train de changer, et on « persévère dans l’agitation ».

… Ce qu’il peut y avoir de commun à toutes ces situations, c’est de vouloir à tout prix s’en sortir tout seul. « En héros ». Uniquement par les ressources de sa propre volonté.

« Un bon coup de pied au cul », ça peut fonctionner, bien sûr. Surtout quand le coup de pied, c’est la vie qui nous le met. Ça arrive. Mais c’est alors un peu à quitte ou double. Et on ne va tout de même pas espérer que les pépins nous tombent dessus…

Et puis le souci avec l’épreuve solitaire, c’est que si on a tout misé sur la volonté (donc sur soi-même) et que ça ne fonctionne pas, et bien l’image de soi risque d’en prendre un sacré coup, et ça ne va pas aller en s’arrangeant.

Or, quand les choses se répètent, quand elles nous échappent, quand ça ressemble à une fuite en avant, c’est peut-être bien parce qu’il y a de l’inconscient là-dessous, et qu’il va falloir s’y prendre autrement. Et il se trouve qu’il y a des moyens à disposition pour ne pas s’épuiser, ne pas perdre son temps et ses ressources, et avancer différemment en sortant de la crispation.

Et, accessoirement, pour préserver ceux qui nous entourent et qui se fichent bien de savoir si on va y arriver tout seul ou si on va solliciter un petit coup de pouce, du moment qu’on va mieux.

Les histoires de « je vais y arriver tout seul », c’est bien souvent les nouveaux masques de la punition, de l’épreuve purificatrice qu’on s’inflige pour racheter… qui sait quoi ? Des histoires de dette peut-être (on en parlera de ça), de honte ou de culpabilité. Des trajectoires où, finalement, ce qui importe, ce ne serait pas de s’en sortir, mais de souffrir

Quand on reste sur cette base, on se retrouve souvent à simplement changer de symptôme. Je m’explique.

Imaginons une personne étouffée par son perfectionnisme, et qui s’en rend compte. Au lieu de se dire « Je dois être parfaite », elle en viendra à se dire « Je dois être légère », mais au fond elle est toujours en train de se surveiller, de se dire « Je dois être comme ci, et pas comme ça ». Le processus de fond n’a pas changé.

Doublement coincés

Prendre la résolution d’être insouciante, voilà qui est bien hardi. On appelle ça une « double contrainte », ou une « injonction paradoxale ». Un exemple étant : « Je vais être spontané » (si on prévoit d’être spontané, pourra-t-on être spontané ?). Et les injonctions paradoxales, c’est pas mal pour rendre fou.

Une injonction paradoxale remarquable est celle de la prof de français dans le film L’esquive d’Abdellatif Kechiche, où l’enseignante monte avec ses élèves une pièce de Marivaux. Lorsque, exaspérée par le manque de justesse de l’un de ses comédiens en herbe, et après avoir essayé toutes sortes d’approches pour l’aider à jouer, elle s’emporte et lui crie « Amuse-toi ! Je ne sais plus comment te le dire… Amuse-toi !!! », on sent bien que ce n’est pas comme ça qu’il va se détendre…

Ces doubles contraintes, on les évoque couramment ces dernières années, sous l’angle du mal-être au travail, ou de la manipulation dans les relations amoureuses. À juste titre. Mais on peut aussi se les infliger à soi-même. Comment est-ce possible ? Parce qu’on n’est pas fait d’un bloc. Les travaux de Freud sont un point de référence obligé en la matière, notamment ce qu’on appelle sa « deuxième topique » (une topique, c’est une façon de se figurer le psychisme en l’imaginant comme un espace, et en identifiant différentes zones à l’intérieur. Illustration ici).

Divisé contre soi-même

Dans cette deuxième topique, Freud a proposé de concevoir le psychisme comme divisé entre le Moi, le Ça, et le Surmoi. Si on garde à l’esprit que cela n’est qu’un outil, ça peut permettre d’y voir plus clair.

    • Le « Ça », ce serait ce qui « pousse », qui est « indompté », et qui s’enracine dans les pulsions (pulsion / pousser).
    • Le « Surmoi », ce serait le « gendarme de l’âme », les contraintes morales que l’on a intériorisées, l’image du parent qui dit ce que l’on doit faire ou ne pas faire.
    • Entre les deux, le « Moi » correspondrait essentiellement à la conscience ou, pour rester plus « topique », à l’endroit où ont lieu les prises de tête, au champ de l’affrontement entre Ça et Surmoi.
      « Entre la dent et la gencive, c’est là que les bactéries se déposent », disait une réclame pour du dentifrice. Et bien le Moi c’est là, là où les bactéries se déposent, et où ça pique (« c’est pour ça que je me brosse régulièrement le Moi avec Tonipsychil »).

Heureusement, le Moi peut aussi devenir le lieu des compromis, des inventions singulières, des moyens de concilier les exigences du Ça avec celles du Surmoi.

Ce bon vieux Freud, avec la modestie qui le caractérisait, disait que ses découvertes représentaient une troisième blessure d’amour-propre pour l’Homme. Après avoir découvert avec Copernic qu’il n’était pas au centre de l’Univers, après avoir découvert avec Darwin qu’il n’était pas au centre de la Création, l’Homme découvrait ainsi avec la psychanalyse qu’il n’était même pas maître en lui-même, qu’il était divisé contre lui-même. Un fichu sale coup…

Bref, coller du Surmoi (« Je dois… ») sur du Ça (« … être spontané »), ça va pas tenir et ça va faire vilain, comme dirait mon artisan de confiance.

Variantes : « Je ne dois pas me mettre en colère », « Je ne dois pas avoir du désir pour cette personne, c’est mal », « Je ne dois pas me mettre dans de tels états pour si peu », « Je dois avoir confiance en moi », « Il ne faut pas céder sur son désir »…
Et le suprême : « Je dois lâcher prise. »

On peut essayer de forcer, de zéler, de se la jouer « Meilleur employé du Moi » (pfff…), franchement, vous faites comme vous voulez. Mais ça risque de tomber au premier coup de vent.

Ce n’est pas en nécessairement en « forçant » qu’on peut retrouver la spontanéité, le naturel, l’accord avec ce qu’on ressent, si à un moment de notre chemin on a perdu cela. Ça peut aussi redevenir accessible par des petits détours, par une élaboration, par un travail impliquant un peu la pensée, mais pas que la pensée : aussi le sentiment, la sensation, l’intuition, qui vont s’articuler ensemble (j’ai dit deux mots de ça dans un précédent article). Ensuite, une fois que la voie a été à nouveau frayée, ça s’entretient tout seul, comme un chemin dans la forêt, que l’on contribue à tracer à chaque fois qu’on l’emprunte (elle est là, l’autonomie évoquée ici).

Eastwood cigarette x2
« Tu es… en train de me dire que tu vas aller voir un psy ? »

« Donnez-moi un point d’appui…

… et je soulèverai le monde. »

Sacré Archimède, il n’était pas à la traîne en matière de punchlines (et il était assez bon au foot aussi).

Il a formulé avec un peu d’emphase ce que tous peuvent constater : si on fait levier avec un outil, la force qu’on exerce se trouve démultipliée. Ça marche pour le plongeon olympique, pour envoyer des boulettes de pain sur la table d’à côté, pour extraire de vieilles souches du sol, pour ouvrir un coffre-fort quand on a oublié le code, ou pour décapsuler une bière avec un briquet.

Ça marche aussi pour mettre le psychisme en mouvement (ce qui n’est pas dénué de rapport avec ce qui précède).

On en vient à solliciter une aide extérieure parce que parfois la répétition est trop forte, les réflexes trop enracinés, l’enjeu trop insaisissable pour qu’on réussisse à accéder au changement  frontalement, par la seule volonté. Il faut un changement de cadre, un coup de pouce.

Il m’arrive de dire aux personnes qui viennent me voir qu’il ne s’agira pas de faire de l’« introspection ». Et ce pour plusieurs raisons. Celle qui nous intéresse ici : il est bien malaisé de se prendre soi-même comme objet d’étude, tout seul dans son coin. Ça peut mieux marcher, et plus joyeusement, si on utilise un point d’appui, une triangulation, une médiation. Celle-ci se met en place avec le thérapeute, qui par sa présence, sa réserve et sa neutralité bienveillante, est là avant tout pour tenir un miroir.

… Et cela sans bouger, pas comme les copains-copines (que l’on aime beaucoup au demeurant mais qui, lorsqu’ils nous écoutent, sont parfois assez pressés de reprendre la parole pour… parler d’eux-mêmes).

Pour tenir un miroir, et pour vous aider à trouver quels sont les points d’appui qui marchent bien pour vous, qu’ils se situent « à l’intérieur » ou « à l’extérieur » de soi. On les découvre bien souvent du côté de ce qu’on ignorait, du côté de ce qu’on ne prenait pas en considération. De ce qu’on laissait inconnu.

Il existe beaucoup de façons de pratiquer, et certains clichés ont la peau dure. Je pratique personnellement en face-à-face, et l’attention est portée sur ce qui dans le présent nous habite. Les rêves, les étrangetés du moment, les ressentis, les pincements au cœur. Ce sont souvent de bons points de départ, vers soi-même.

Entamer le travail dans une relation thérapeutique, donc avec quelqu’un d’autre, ça a l’avantage de nous titiller du côté de l’altérité et du côté des émotions. Tout ce qu’il faut pour être mis en mouvement (émotion / mouvement), donc en léger inconfort, tout en n’étant pas tout seul avec nos frayeurs et nos tentations de revenir en arrière.

Tout ça n’empêche pas les changements, les tentatives dans vie « réelle » (il ne manquerait plus que ça !). Ça permet juste de ne pas surinvestir certains changements extérieurs, qui jouent parfois le rôle d’échappatoire (du genre : « Ça ira mieux quand je ne serai plus avec cette personne », « Là je ne peux pas commencer un travail parce que les enfants ont besoin de moi », « Je dois d’abord régler ce problème au boulot », « Là l’horizon, c’est la maison, après on verra. » Etc.)

Un cadre comme le cadre psychanalytique permet de délester le quotidien, de rendre aux choix pratiques leur juste valeur (= leur accorder ni trop d’importance, ni trop peu), et d’envisager, dans un contexte protégé, dans un registre de l’entre-deux, des micro-expériences, des petits changements d’attitude, que l’on peut tester en limitant la casse autour de nous. Et ce qui marche, on l’emporte avec soi.

Ça n’enlève certainement rien à notre mérite. Parce qu’à la fin, de toute façon, le travail que l’on a à faire, personne ne le fait à notre place.

Pas vrai Clint ?

Eastwood poncho x2
« Tu sais, le monde se divise en deux catégories. Ceux qui font des catégories, et ceux qui n’en font pas. Moi, je n’en fais pas. »