Fantasmes : prisonniers de notre scénario

Le complexe, c’est l’équipe de scénaristes.

Le fantasme, c’est le scénario.

Des fois, tout est écrit d’avance.

(Et on fait nous-mêmes les cascades)

 

*

 

NB : Entendons ici complexe non pas comme « je ressens quelque chose qui me fait me sentir inférieur » mais dans le sens plus général de :

quelque chose en moi qui prend les commandes
et me fait réagir toujours de la même façon

 

Ainsi entendu, le complexe se traduit par :

  • je n’arrive pas à (ré)agir autrement (= compulsion)
  • je ne peux pas m’empêcher de me sentir comme ça (= impuissance)
  • à chaque fois je me retrouve dans les mêmes situations (= répétition)
  • après-coup, je trouve toujours de bonnes raisons de justifier mon attitude (= rationalisation)

Comme une « sous-personnalité », hyper-spécialisée, qui ramène le monde à ce qu’elle connaît déjà.
Qui nous empêche de saisir la nouveauté des situations.
Qui nous grignote la vie et, peu à peu, nous rend tristes et sans élan.

Le coup d’État psychique

Le complexe est une sorte de service psychique, au fonctionnement invariable, qui règle toujours tout de la même façon.
Des fois, il tombe à peu près juste, mais la plupart du temps, sa réaction est inappropriée (et même contre-productive, dans le sens où elle se retourne contre nous et va renforcer ce qu’on voulait éviter).

Pour vous figurer cela, imaginez que le service public soit composé uniquement de policiers, ou de bibliothécaires, ou d’infirmières.
==> Considérant la grande variété des situations de la vie sociale, dans la majorité des cas, l’approche adoptée par ces agents spécialisés ne va pas être adéquate.

Nous ne pouvons pas énumérer ici tous les comportements automatiques dictés par des complexes. Choisissons de nous appuyer sur un exemple particulier, lié au « complexe d’abandon » (ou « syndrome d’abandon »). Typiquement, celui-ci est présent chez nos amis borderline, mais pas seulement.

C’est un cas de figure où on va être alternativement influencé par deux complexes antagonistes et liés entre eux.

==> Nous avons vu dans une série d’articles sur les personnes souffrant d’un trouble de la personnalité limite que tout se passe comme si il y avait une « fuite » dans leur réserve d’amour-propre : le besoin d’être reconnu et validé n’est jamais satisfait, ou alors très brièvement.
Dans cette situation, on va être dans une quête effrénée d’approbation, prêt à s’attacher de façon exagérée aux personnes qui semblent pouvoir nous garantir ça.

Ce qui est à l’œuvre alors, on pourrait l’appeler le complexe du « mendiant de l’amour ».

==> Mais, quand on a cette blessure, on a aussi souvent le ressenti, intenable, qu’on ne mérite pas l’amour et/ou qu’on ne peut faire confiance à personne. Du coup, dès qu’une relation semble en mesure de nous apporter reconnaissance et affection, on flippe, et on la rejette brutalement.

Et ce serait le complexe… du « vase cassé » ?

= On voit comment attraction et répulsion sont dans la réalité psychique présentes simultanément, dès le début, mais vont se manifester successivement dans la réalité physique, « extérieure ».

Ici, deux complexes « simples » s’articulent dans un complexe plus large (où on provoque ce que l’on craint, en l’occurrence la séparation).

*

Ronald Fairbairn (« dissident » de la psychanalyse et initiateur des théories de la relation d’objet) parlait d’un « Moi libidinal » (celui qui s’attache) et d’un « Moi anti-libidinal » (celui qui attaque), les deux prenant alternativement le contrôle de la personne et provoquant des réactions systématiques.

… Tout cela se faisant au détriment du « Moi central », celui qui serait censé intégrer la complexité et l’ambivalence des relations.

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Plus généralement, on peut dire que le complexe entraîne une « perte de mobilité psychique », il réduit nos options de vie. Il nous dissimule la variété des choix à notre disposition.

Il a un rôle prépondérant dans nos névroses.

par Abbas Attar – 01_PAR130797_Comp
photographie de Abbas Attar (1944-2018)

 

La névrose : le goutte-à-goutte de l’inconscient

Dans les couches inconscientes de notre psychisme (= dans « l’inconscient »), les phénomènes sont comme condensés, hyper-compacts. Tout y est simultané, amalgamé. Non-différencié.
Il n’y a pas d’« avant », pas d’« après », tout est déjà là en même temps.

Le rêve nous donne un précieux échantillon de ces phénomènes bruts, extrêmement denses.

Or, au contact du monde « extérieur », cette matière psychique est soumise à différentes contraintes. Notamment celle du temps : dans la réalité, les événements arrivent les uns après les autres, pas « tous en même temps ».
Il va y avoir un déroulement.

Du coup, la névrose, quand on la vit, se caractérise souvent par des enchaînements, des successions de situations, qui donnent l’impression de s’accumuler.

On appelle parfois ça « la malchance ».
Ou alors on dit « C’est marrant, ça… ».
Ou alors « C’est abusé ».

Pensons à un ami qui se confie, une copine qui nous raconte ses déboires : leur récit peut sembler compliqué, fastidieux et anarchique.

Si on remplace le détail des événements par des lettres, ça peut donner quelque chose comme ceci :

« Alors, ça va ou quoi ?

— Ben au début, tu vois, c’était “A”.
Et puis tout à coup, je sais pas pourquoi, “G”.

Alors après j’y vais, et là “C”.
Et là, devine quoi ? “F”.

Alors moi je lui dis : « “B” ».
Et lui qu’est-ce qu’il fait ? “E”.

Alors moi, “D”, tu comprends…
Et le lendemain, je rappelle, et tu sais quoi ?

— Euh, j’sais pas. “H” ?

Ben… Oui… Comment tu sais ? »

En adoptant le point de vue de l’Inconscient (ce à quoi un psychanalyste doit être particulièrement exercé), on peut percevoir l’unité et la cohérence de ces situations. Derrière le fouillis apparent, percevoir qu’il s’agit toujours de la même chose, toujours de la même structure.

cube ABCDEFGH

En d’autres termes, quand on a remarqué quelques « coins » du volume (« A »… « C »… « F »), on peut anticiper que — si rien ne change — « H » va arriver.

Parce que ces événements sont des facettes d’une même réalité psychique.

Ce sont des pages apparemment différentes, mais cousues ensemble dans le même scénario.
Dans le même fantasme.

Du point de vue de la réalité psychique, « H » est déjà là, depuis le début…

*

==> C’est un passage délicat lorsqu’on travaille sur sa névrose : se rendre compte que ce qu’on prenait pour des péripéties inouïes était en fait, dans les grandes lignes, prévisible.

Et donc évitable ?
Question difficile… Ça nous confronte en tout cas à notre part de responsabilité là-dedans.

À l’idée qu’il pourrait y avoir en nous quelque chose qui nous échappe.

Et on n’aime pas ça.
Ça vexe.

*

L’intéressant, ce ne sera pas forcément de dire “j’ai tel ou tel complexe” mais déjà de reconnaître qu’il y a « un complexe » à l’œuvre dans notre vie.
De percevoir la cohérence qui lie tous ces évènements apparemment indépendants, le schéma qui se répète.
De sortir d’un point de vue « de surface ».

NB : reconnaître l’existence d’un complexe, c’est un point de départ.
Surtout pas un point d’arrivée, du genre « moi de toute façon je suis comme ça ».

On pourra alors, par petits pas, mettre en place la distance suffisante pour ne plus se confondre avec son complexe (comme ça, on pourra ensuite s’en défaire tranquillement).

Et on va pouvoir l’aborder par le côté qu’on voudra, car la bonne nouvelle, c’est que :

en agissant sur l’un des aspects du complexe, on va agir sur tous les autres en même temps.

Ça, ça fait plaisir.

On en reparlera bientôt.