N’importe quoi, plutôt que cette souffrance

Se mettre en danger pour se rassurer… Quitte à pousser le bouchon trop loin.

Prendre des risques, se faire mal, de façon choquante et incompréhensible pour les autres.

Détresse des borderline qui, pour se sauver, peuvent se détruire…

 

 

*

Comprendre les personnes qui sont atteintes d’un trouble de la personnalité limite, comprendre leur ressenti et leurs réactions, c’est avant tout une question d’humanité et de solidarité.

C’est aussi une façon d’envisager comment nous pouvons être, tous autant que nous sommes, influencés par les couches profondes du psychisme.

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SOMMAIRE :

 

On entend souvent au sujet d’une personne en fonctionnement limite des commentaires du genre

« il/elle fait n’importe quoi »

Je vous propose de préciser cela, dans le sens d’un peu plus d’empathie peut-être, et je vous propose d’entendre que

quand la souffrance monte en eux,
les borderline sont capables de tout

*

La personne prise dans un trouble de la personnalité limite (TPL) vit dans la menace permanente de ressentir tout à coup une souffrance profonde, inexprimable.

Une véritable plongée dans l’effroi, qui arrive sans prévenir, ou presque. Dans des situations qui de l’extérieur pourraient paraître anodines.

Plutôt que d’être livrés passivement à ce vide envahissant qui semble monter pour les engloutir, beaucoup de borderline ont alors recours à une extériorisation immédiate.

= Ils posent des gestes, en apparence absurdes, souvent violents, choquants, pour décharger cette menace, pour anticiper cet état.

Ces actes posés dans ce qui est vécu comme une urgence vitale peuvent avoir des conséquences néfastes, voire graves.

Ils constituent des « solutions empoisonnées ».

 

I don’t ever want to drink again
I just / Need a friend

Amy Winehouse

Impulsivité

Le manuel diagnostique de référence (appelé « le DSM ») donne des critères pour identifier le trouble de la personnalité limite.

Critère n° 4 :

Impulsivité créant des situations à risque, liées à « dépenses excessives, sexualité, toxicomanie, alcoolisme, jeu pathologique, conduite automobile dangereuse, crises de boulimie ou d’anorexie »
*

NB : ce sont là des exemples. On pourrait citer encore d’autres cas de figure.

Pour participer du diagnostic de trouble de la personnalité limite, ces comportements doivent former une sorte de constante (indépendante par exemple de la survenue d’un événement traumatique ou d’un grand changement existentiel).
Cela doit avoir une fréquence, une récurrence.

… Car ça arrive de trop manger, ou trop peu, ou de trop boire, ou de prendre des risques en voiture, ou d’avoir des conduites sexuelles erratiques, ou d’être à découvert à la banque, etc. ; c’est pas super cool, mais ça arrive.

Mais là, pour le TPL, on parle de quelque chose qui perdure, qui insiste et qui va loin.

Et, RAPPEL, ces comportements doivent s’articuler avec d’autres symptômes pour être significatifs d’un trouble de la personnalité limite.

On constatera que la plupart des exemples donnés ici par le DSM relèvent d’une forme de « roulette russe » (que l’on pense à la conduite dangereuse en voiture, ou en matière sexuelle). Du pile ou face, du tout ou rien.

On pourrait citer aussi les comportements ponctuellement délictueux (chaparder, frauder, fumer un joint « en cachette »…) ==> des gestes pas fondamentalement graves, mais qui dénotent, qui font dire

« Mais qu’est-ce qui t’a pris !? »

Des gestes souvent en rapport avec le fait de se faire attraper ou pas.

En « tout ou rien », encore. Réussir ou rater, vivre ou mourir
==> comme une forme de « pari magique » opéré inconsciemment par la personne borderline.

Ce n’est pas par hasard. Quand le trouble monte chez les borderline, les émotions (= puissances motrices) sont telles qu’il n’y a pas de demi-mesure.
C’est caractéristique des couches profondes du psychisme, celles qui sont liées aux émotions de base et aux premières années de vie.

On sent qu’on pourrait en un instant passer d’une chose à son contraire.

Vie / Mort
Bien / Mal
Présence / Abandon

==> Les contrastes sont extrêmes, l’enjeu radical, et surtout : comme il n’y a rien entre les deux pôles, on passe de l’un à l’autre directement.

Poser un geste risqué, ça peut être une façon spontanée de reprendre la main, de ne pas laisser le processus se dérouler malgré nous.

On verra plus loin que le borderline, comme tout être humain, ne souhaite pas perdre la maîtrise sur les évènements.

On est là dans l’imaginaire silencieux, l’instantané. Bien en-deçà du royaume de la volonté.

Pour échapper au vide, on se retrouve à agir de façon immédiate (= sans médiation).
==> Tout se passe comme si ce qui monte de l’inconscient était directement mis en œuvre dans la réalité, au lieu d’être traité par les couches « supérieures » du psychisme. (1)

= Avant même de pouvoir se dire « Ah, je suis énervé, tiens ! Si ça ne tenait qu’à moi je… », on est déjà en train de le faire.
« Sans filtre ». Sans délai. Sans y penser.

Impulsivité.

Là on est du côté de comportements réflexes.

Près des racines du fonctionnement psychique. Du côté de mécanismes dérivés de l’instinct. Sauf que normalement l’instinct doit nous sauver la peau.

Là, il est biaisé, utilisé à contre-temps, et il se retourne contre nous-mêmes. En d’autres termes :

pour se sauver,
on se détruit

Atteintes à son propre corps

Le critère n° 5 du DSM concerne le suicide et l’automutilation.

Il prend en compte non seulement ces actes, mais aussi leur « menace ».

Ce critère contribue nettement à la reconnaissance psychiatrique du trouble (voir sous l’article) et relève d’une question évidente de santé publique.

Critère n° 5 :

Répétition de comportements, de gestes ou de menaces suicidaires, ou d’automutilation
*

Notez bien le critère de répétition.

Comportements « d’automutilation » ? Parlons cru : il s’agit typiquement de se faire des entailles sur les avant-bras.

Et d’autres actes du même registre, qui ont en commun que l’on se provoque soi-même un dommage corporel (scarification, brûlure, etc.).

Bon. On n’a peut-être pas besoin de détailler toutes les façons de se foutre en l’air..? Tout le monde voit à peu près l’idée générale ?

OK.
Tant mieux.

On va pouvoir développer un autre point de vue, qui diffère en partie de celui du DSM. Qui le complète.
Un point de vue psychodynamique, c’est-à-dire qui prend en compte le sens du symptôme.

La « dynamique » : la direction, l’orientation des comportements.
= ce v
ers quoi ils tendent inconsciemment.

De ce point de vue, d’autres comportements peuvent aussi être considérés auto-agressifs (= violents envers soi-même), même si cela est moins visible, moins direct.

==> Prenons l’exemple de la conduite automobile dangereuse, déjà évoquée sous le critère de l’impulsivité. Cela peut mener à avoir un accident.
Or, avoir un accident tout seul, indépendamment d’un événement extérieur, forcément ce n’est pas anodin au niveau psychique.
Forcément ça a un peu à voir avec le suicide au sens propre.

On connaît l’expression « mise en danger de la vie d’autrui ».
Ben là ce serait : « mise en danger de la vie de soi ». (2)

On se fait subir

des comportements qui seraient abusifs

si on les faisait subir à quelqu’un d’autre

Sauf que là, on s’expose soi-même. On se maltraite. Sous couvert d’insouciance bien souvent.

RAPPEL : pour être dans les critères d’un trouble de la personnalité limite, il faut qu’il y ait de la répétition.
Si c’est ponctuellement, on pourrait parler d’épisode de fonctionnement limite.

En d’autres termes, au-delà de la tentative explicite de suicide ou de l’automutilation effective, considérons les situations récurrentes où :

On crée les conditions pour se faire mal

… les conditions pour que « il nous arrive quelque chose ». Sans que cela relève de notre volonté consciente, sans explicitement vouloir se faire mal. Situation ambigüe où on prépare le terrain à l’accident…
Régulièrement. Souvent.

1 — Il y a en nous quelque chose qui nous empêche de nous faire directement du mal…

MAIS

2 — Il y a aussi en nous quelque chose qui contourne cette limite, en espérant qu’on se fera mal quand même

Nous sommes là dans le domaine de ce qu’on appelle les actes manqués. Version grave.

 

I’m not like them
But I can pretend
The sun is gone
But I have a light

The day is done
But I’m having fun
I think I’m dumb

Or maybe just happy

Kurt Cobain

 

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Se faire mal… pour ne pas avoir mal

Paradoxal ?
Ça dépend où on se place : le fonctionnement borderline nous ramène à des niveaux où les choses s’inversent, se mélangent, fusionnent. Le temps se floute, « avant » et « après » se confondent.

On parle de ça dans cet article.
Et dans celui-là.

Du coup, on peut avoir l’impression qu’il n’y a aucune logique dans ces moments.

Et pourtant si. Il y a une forme de rationalité au fond de ces comportements de « déglingue ».

Mais une rationalité confuse, partielle, inadaptée au monde réel.

Un processus inconscient est à l’œuvre
= Ce n’est pas un « projet »

Dans ces comportements, il y a par exemple une pulsion de maîtrise (ce n’est pas flagrant, je vous l’accorde).

==> Concrètement, à la base de la situation, on a soi-même allumé ce joint, ouvert cette bouteille, pris la voiture dans cet état.
Pour ensuite perdre pied, être dans la glissade.

Si cela devait être une idée, ce serait une idée paradoxale du genre « puisque de toute façon je vais perdre le contrôle, je préfère déclencher ça ».

« … le faire advenir, pour ne plus être dans l’attente épuisante du moment où cela arrivera. »

NB : ce n’est pas une vraie « idée », c’est un enchaînement émotion-comportement (cf. « impulsivité »).

= Les comportements impulsifs surgiraient pour devancer quelque chose que l’on sent monter en soi.

Un moyen, désespéré certes, et voué à l’échec, pour rester maître de sa vie, pour rester agent de la situation (= actif).
Pour ne pas être complètement le jouet de forces obscures.

Une réaction… à quelque chose que le borderline est le seul à percevoir.

Ce serait comme abattre une forêt pour éviter qu’elle ne brûle… alors qu’il n’y a pas de feu.
P
eut-être, à la limite, quelqu’un au loin qui allume une cigarette.
Et ça suffit à déclencher l’alerte rouge.
Parce qu’on voudrait, plus que tout au monde, éviter un incendie. À tout prix.

Le comportement impulsif du borderline proviendrait en quelque sorte d’une anticipation, fondée sur une réalité intérieure.

==> On a voulu éviter un dommage, non-identifié, confus, montant en nous.
==> Et on a fait advenir un autre dommage, identifié, nommé, visible.

*

Nous sommes d’accord : on est clairement là dans des « logiques » irrationnelles, ou plutôt des logiques alternatives, des logiques apparemment paradoxales, typiques du fonctionnement de l’inconscient.

Ce sont des logiques qui, en général, ne parviennent pas jusqu’à « la surface », n’amènent pas des actes dans la réalité ==> le psychisme les traite, les intercepte, les modifie en cours de route.

Dans le fonctionnement limite, ce n’est pas le cas.
==> tout se passe comme si on avait affaire à un inconscient à ciel ouvert.

Des histoires pour de vrai

« On ne peut espérer tout avoir.
Le succès a un prix qu’il faut payer. »

Rosemarie Magdalena Albach Retty,
dite Romy Schneider

Des mots prononcés « en passant »…
Des gestes en apparence anodins…

==> toutes sortes de comportements peuvent contribuer à signaler une souffrance borderline.

N’attendons pas la tentative de suicide pour reconnaître cette souffrance.

Après les cas graves d’attaque contre son propre corps, nous pouvons évoquer d’autres formes d’atteintes corporelles. Celles qui ne sont pas pathologiques en elles-mêmes, mais qui de notre point de vue méritent l’attention quand elles sont accompagnées de critères typiques du trouble de la personnalité limite (peur de l’abandon, identité incertaine, sentiment de vide…).

Il s’agit de déclinaisons des comportements auto-agressifs, des formes atténuées, où on les retrouve comme « en germe », en petit, « suggérés ».

Je parle par exemple du tatouage, du piercing et de diverses formes de façonnage du corps, y compris par l’alimentation ou le sport.
==> Ils peuvent témoigner d’un mal-être, d’un encombrement de soi-même, de tentatives concrètes de changer d’état, et de se donner une contenance en se faisant mal.

J’insiste : ces comportements ne sont pas nocifs en eux-mêmes, mais peuvent parfois mettre la puce à l’oreille quand ils s’accompagnent d’indices caractéristiques du trouble de la personnalité limite.

Il peut y avoir quelque chose à entendre, quand on considère le comportement par rapport à l’ensemble d’une personnalité, d’une situation affective.

On entend dire parfois : « c’est pour se faire remarquer ».

En un sens c’est vrai, quelque chose dans le borderline voudrait qu’on le remarque, qu’on l’entende.

Oui, ça a un rapport avec le vécu de l’enfant. Avec la relation aux parents.

Il y a un appel à l’aide là-dedans.

Mais « se faire remarquer », ou « se sentir vivant », etc., ça ne veut pas dire que c’est « du chiqué », de la comédie.

Comme si on disait à quelqu’un qui a grimpé sur le toit pendant une grosse inondation « Tu a fait ça pour te faire remarquer ».
Ce serait absurde n’est-ce pas ?

Ben c’est un peu ça.
Sauf que là, l’inondation, il n’y a que le borderline qui la perçoit.

Ces comportements, ce n’est pas du cinéma.
==> Dans le ressenti du borderline, ils répondent à une menace vécue comme si elle était réelle.
==> Et ils portent à conséquence, dans la réalité.

Soyons clairs là-dessus : si ces comportements ont un but, ce but est inconscient (= ils ne constituent pas une manipulation consciente de l’entourage).

Et s’ils relèvent en un certain sens d’une forme de mise en scène (puisqu’ils viennent représenter ce qui se joue inconsciemment), il faut bien garder à l’esprit que la scène pourra être jouée jusqu’au bout. (3)

D’où l’importance d’écouter les borderlines, qui représentent environ 2% de la population globale, et dont 10% perdront la vie de leur propre fait.

Pour donner une idée.

*

Nous avons vu avec les précédents critères que dans le fonctionnement limite, il y a un problème avec le délai, et un problème avec la nuance.

C’est ce que nous aurons l’occasion de développer dans le prochain article (L’intérieur ennemi), où l’on parlera des tendances à projeter sur les autres et à percevoir les choses « en noir ou blanc ».

Des tendances particulièrement exacerbées dans le trouble de la personnalité limite, mais présentes en arrière-plan chez chacun et chacune d’entre nous.
Elles sont à la source de pas mal de nos souffrances.

On essaiera d’apprendre à les reconnaître, pour qu’elles nous conditionnent moins.

Pour être un peu plus libres.

 


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NOTES :

(1) C’est-à-dire les niveaux conscient et préconscient, où pourraient se former des images mentales, des représentations internes, dont on pourrait éventuellement se rendre compte, sur lesquelles on pourrait se poser. Sur lesquelles on pourrait (se) raisonner.

(2) Libre à chacun d’envisager sous l’angle de l’auto-agressivité (= du suicide soft) : le tabagisme, la mauvaise alimentation (y compris les régimes sévères), la négligence de l’hygiène, etc.

(3) À titre indicatif : c’est une différence communément admise avec le mode de fonctionnement que l’on qualifie traditionnellement d’« hystérique ».

 


Tou-te-s borderline ?

Dans cet article, nous sommes rentrés dans le détail. Nous avons élargi le spectre des « atteintes corporelles », en regardant les choses par analogie.
Comprenons-nous bien : l’idée, ce n’est pas de « trouver des borderline partout ».

L’idée, c’est plutôt de prêter l’oreille, d’entendre ce qui se manifeste à bas régime, d’écouter la souffrance sans qu’elle ait besoin d’atteindre des niveaux d’expression extrêmes.

De faire preuve de délicatesse dans la perception des petits signaux de détresse. Pour contribuer à libérer les borderline de la tentation de se taillader les bras pour être pris au sérieux.

*
Nous évoquons dans ces articles les « critères du DSM ».
Le DSM, c’est le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders.

Un manuel initialement créé à l’usage des psychiatres américains.

Il s’appuie sur des « gros symptômes », extérieurs, visibles, flagrants.

Nous continuerons à y faire référence, parce qu’il constitue la lingua franca en matière de trouble de la personnalité limite.

= Avec ça, tout le monde voit à peu près de quoi on parle. On délimite le sujet.

OK.

Mais ne perdons pas de vue que ce sont des critères initialement établis pour les psychiatres des États-Unis.
Et alors ?

Je vous la fais brève :

==> ces critères servent au départ à déterminer quels traitements doivent être pris en charge par les assurances privées. Avec quel objectif ?
Toujours le même, celui du moindre coût.

Donc un assureur a intérêt à prendre au sérieux les passages à l’acte, à faire en sorte de les prévenir, sans quoi il s’expose à devoir verser des primes considérables, par exemple pour compenser les conséquences d’un suicide raté.

C’est absolument cynique, c’est horriblement concret, mais ne nous voilons pas la face : c’est comme ça que ça marche.

*

En ce qui nous concerne, nous pensons qu’il n’y a pas de petite souffrance, et que la nature d’un mal ne dépend pas uniquement de ses conséquences.

Faisons donc en sorte d’être disponibles pour repérer et reconnaître le mal-être des « borderline », avant qu’ils ne soient au pied du mur.
Sans quoi ils en arrivent à des comportements tels que ceux que décrit – à juste titre – le DSM.

À la fin du XIXe siècle, à l’hôpital de la Salpêtrière, les femmes « hystériques » jouaient le grand jeu pour le docteur Charcot, devant des amphithéâtres bondés. Elles interprétaient (comme un acteur interprète) toutes les étapes que leur crise était censée comporter, de façon très spectaculaire : yeux exorbités, convulsions, attitudes lascives, etc.

C’était avant que certains, dont S. Freud, ne développent des théories et des méthodes pour entendre ce qui se joue au-delà du symptôme.
Depuis, comme par enchantement, la « grande crise » hystérique a disparu des radars (dans un pays comme la France tout du moins). C’est qu’il n’y a plus besoin d’en faire des tonnes pour être remarqué.

Espérons qu’il en ira de même pour les personnes souffrant d’un trouble de la personnalité limite.