N’importe quoi, plutôt que cette souffrance

Se mettre en danger pour se rassurer… Quitte à pousser le bouchon trop loin.

Ça vient au grand jour quand disparaît une actrice bouleversante ou un musicien génial.

Un rapport entre trouble borderline et artistes disparus trop tôt ?

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Comprendre les personnes qui sont atteintes d’un trouble de la personnalité limite, comprendre leur ressenti et leurs réactions, c’est avant tout une question d’humanité et de solidarité.

C’est aussi une façon d’envisager comment nous pouvons être, tous autant que nous sommes, influencés par les couches profondes du psychisme.

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La personne prise dans un trouble de la personnalité limite vit dans la menace permanente de ressentir tout à coup une souffrance profonde, inexprimable. Une véritable plongée dans l’effroi, qui arrive sans prévenir, ou presque, dans des situations qui pourraient paraître anodines.

Plutôt que d’être livrés passivement à ce vide envahissant qui semble monter pour les engloutir, beaucoup de borderline ont alors recours à une extériorisation immédiate. Ils posent des gestes, en apparence absurdes, souvent violents, choquants, pour décharger cette menace, pour anticiper cet état.

Ces actes posés dans ce qui est vécu comme une urgence vitale peuvent avoir des conséquences néfastes, voire graves. Ils constituent des « solutions empoisonnées ».

On entend souvent au sujet d’une personne en fonctionnement limite des commentaires du genre « il/elle fait n’importe quoi ». Je vous propose de préciser cela, dans le sens d’un peu plus d’empathie peut-être, et je vous propose d’entendre que, quand la souffrance monte en eux, les borderline sont capables de tout.

I don’t ever want to drink again
I just / Need a friend

Amy Winehouse

Impulsivité

critère n°4 du DSM : Impulsivité créant des situations à risque, liées à « dépenses excessives, sexualité, toxicomanie, alcoolisme, jeu pathologique, conduite automobile dangereuse, crises de boulimie ou d’anorexie » (on pourrait trouver bien d’autres illustrations). Pour participer du diagnostic de trouble de la personnalité limite, ces comportements doivent former une sorte de constante (indépendante par exemple de la survenue d’un événement traumatique ou d’un grand changement existentiel). Cela doit avoir une fréquence, une récurrence.

(car ça arrive de trop manger, ou trop peu, ou de trop boire, ou de prendre des risques en voiture, ou d’avoir des conduites sexuelles erratiques, ou d’être à découvert à la banque, etc. ; c’est pas super cool, mais ça arrive. Mais là, pour le TPL, on parle de quelque chose qui perdure, qui insiste et qui va loin).

Et, RAPPEL, ces comportements doivent s’articuler avec d’autres symptômes pour être significatifs d’un trouble de la personnalité limite.

On constatera que la plupart des exemples donnés ici par le DSM relèvent d’une forme de « roulette russe » (que l’on pense à la conduite dangereuse en voiture, ou en matière sexuelle). Du pile ou face, du tout ou rien.

Chez les personnes souffrant de TPL, on peut de ce côté-là signaler aussi les comportements ponctuellement délictueux, pas forcément graves, mais remarquables. Souvent en rapport avec le fait de se faire attraper ou pas. En tout ou rien, encore. Réussir ou rater, vivre ou mourir, comme une forme de pari magique.

Ce n’est pas par hasard. Dans ces moments, les émotions (puissances motrices) sont telles qu’il n’y a pas de demi-mesure. C’est caractéristique des couches profondes du psychisme, celles qui sont liées aux émotions de base et aux premières années de vie. Vie/mort, bien/mal, présence/abandon… Les contrastes sont extrêmes, l’enjeu radical, et surtout : comme il n’y a rien entre les deux pôles, on passe de l’un à l’autre en un instant.

Pour échapper au vide, on agit de façon immédiate, sans médiation. Tout se passe comme si ce qui monte de l’inconscient était directement mis en œuvre dans la réalité, au lieu d’être traité par les couches « supérieures » du psychisme (1). C’est-à-dire qu’avant même de pouvoir se dire « Ah, je suis énervé, tiens ! Si ça ne tenait qu’à moi je… », on est déjà en train de le faire. « Sans filtre ». Sans délai. Impulsivité.

On peut difficilement être plus près des racines du fonctionnement psychique (qui en dernier lieu s’enracine dans la biologie et les instincts), plus près du logiciel de base avec lequel nous venons tous au monde et qui reste toujours actif en arrière-fond.

Atteintes à son propre corps

Quant au critère n° 5, celui qui concerne le suicide (2), c’est sans doute le critère le plus en lien avec la reconnaissance psychiatrique du trouble, avec l’urgence de santé publique. Il prend en compte – outre les actes – les menaces « suicidaires ».

À ce critère sont associés les comportements dits « d’automutilation ». Parlons cru : il s’agit typiquement de se faire des entailles sur les bras. D’autres actes du même registre, également, que nous ne listerons pas ici, qui ont en commun que l’on se provoque soi-même un dommage corporel. Nous verrons plus tard comment on peut en arriver à de telles extrémités. Il faudra auparavant explorer davantage le monde borderline.

De mon point de vue (qui diffère, forcément, de celui du DSM, car mon point de vue est psychodynamique, c’est-à-dire qu’il prend en compte le sens du symptôme), les « gestes ou menaces » évoqués dans le critère n°5 peuvent attirer notre regard vers bien d’autres comportements auto-agressifs, pas forcément aussi visibles ou directs que les précédents.

Prenons l’exemple de la conduite automobile dangereuse, déjà évoquée sous le critère de l’impulsivité. Cela peut mener à avoir un accident. Or, avoir un accident de la route tout seul, indépendamment d’un événement extérieur, forcément ce n’est pas anodin au niveau psychique. Forcément ça a un peu à voir avec le suicide au sens propre.

Nous sommes là dans le domaine de ce qu’on appelle les actes manqués. Version grave.

I’m not like them
But I can pretend
The sun is gone
But I have a light

The day is done
But I’m having fun
I think I’m dumb

Or maybe just happy

Kurt Cobain

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Même si cela n’est pas toujours flagrant, les comportements que l’on évoque aujourd’hui ont à voir avec la volonté de maîtrise. Y compris les comportements « glissants », les comportements où l’on perd pied, puisqu’en premier lieu ce sont des comportements qui ont été provoqués : on a choisi d’allumer ce joint, d’acheter cette bouteille, de prendre la voiture dans cet état.

Si cela devait être une idée, ce serait une idée paradoxale du genre « puisque de toute façon je vais perdre le contrôle, je préfère déclencher ça, le faire advenir, pour ne plus être dans l’attente épuisante du moment où cela arrivera ».

Cette « volonté de maîtrise » s’applique également aux comportements impulsifs, qui surgissent souvent pour devancer quelque chose que l’on sent monter en soi.

C’est quelque part un moyen, désespéré certes, et voué à l’échec, de prétendre rester maître de sa vie, de rester agent de la situation (= actif). De ne pas être complètement le jouet de forces obscures.

Nous sommes d’accord : on est clairement là dans des « logiques » irrationnelles, ou plutôt des logiques alternatives, des logiques apparemment paradoxales, typiques du fonctionnement de l’inconscient. Ce sont des logiques qui, en général, ne parviennent pas jusqu’à « la surface », n’amènent pas des actes dans la réalité. Le psychisme les traite, les intercepte, les modifie en cours de route. Dans le fonctionnement limite, ce n’est pas le cas : tout se passe comme si on avait affaire à un inconscient à ciel ouvert.

Des histoires pour de vrai

On ne peut espérer tout avoir.
Le succès a un prix qu’il faut payer.

Rosemarie Magdalena Albach Retty,
dite Romy Schneider

Des mots prononcés « en passant »… Des gestes en apparence anodins…
==> Après ces cas graves d’attaque contre son propre corps, nous pouvons évoquer d’autres formes d’atteintes corporelles, non-pathologiques en elles-mêmes, mais qui de notre point de vue méritent l’attention quand elles sont accompagnées de critères typiques du trouble de la personnalité limite (peur de l’abandon, identité incertaine, sentiment de vide…).
Il s’agit de déclinaisons atténuées des comportements auto-agressifs, où ceux-ci se retrouvent comme « en germe », en petit, « suggérés ». Je parle du tatouage, du piercing et de diverses formes de façonnage du corps, y compris par l’alimentation ou le sport. Ils peuvent témoigner d’un mal-être, d’un encombrement de soi-même, de tentatives concrètes de changer d’état, et de se donner une contenance en se faisant mal.

J’insiste : ces comportements ne sont pas nocifs en eux-mêmes, mais peuvent parfois mettre la puce à l’oreille quand ils s’accompagnent d’indices caractéristiques du trouble de la personnalité limite.

Ces précisions, cet élargissement par analogie du spectre des « atteintes corporelles », n’ont pas pour but de « trouver des borderline partout ». Plutôt, ils invitent à prêter l’oreille, à entendre ce qui se manifeste à bas régime, à écouter la souffrance sans qu’elle ait besoin d’atteindre des niveaux d’expression extrêmes. À faire preuve de délicatesse dans la perception des petits signaux de détresse. Pour contribuer à libérer les borderline de la tentation de se taillader les bras pour être pris au sérieux.

À la fin du XIXe siècle, à l’hôpital de la Salpêtrière, les femmes « hystériques » jouaient le grand jeu pour le docteur Charcot, devant des amphithéâtres bondés. Elles interprétaient (comme un acteur interprète) toutes les étapes que leur crise était censée comporter, de façon très spectaculaire : yeux exorbités, convulsions, attitudes lascives, etc. C’était avant que certains, dont S. Freud, ne développent des théories et des méthodes pour entendre ce qui se joue au-delà du symptôme. Depuis, comme par enchantement, la « grande crise » hystérique a disparu des radars (dans un pays comme la France tout du moins). C’est qu’il n’y a plus besoin d’en faire des tonnes pour être remarqué.

Espérons qu’il en ira de même pour les personnes souffrant d’un trouble de la personnalité limite.

Si nous nous sommes appuyés jusqu’à présent sur les critères du DSM, et si nous continuerons à nous y référer, c’est parce que ces critères constituent la lingua franca en matière de trouble de la personnalité limite, une référence courante. Mais ne perdons pas de vue que ce sont des critères initialement établis pour les psychiatres des États-Unis.

Je vous la fais brève : ils servent au départ à déterminer quels médicaments psychotropes doivent être pris en charge par les assurances privées. Sur quel critère ? Toujours le même, celui du moindre coût.
Donc un assureur a intérêt à prendre au sérieux les passages à l’acte, à faire en sorte de les prévenir, sans quoi il s’expose à devoir verser des primes considérables, par exemple pour compenser les conséquences d’un suicide raté. C’est absolument cynique, c’est horriblement concret, mais ne nous voilons pas la face : c’est comme ça que ça marche.

En ce qui nous concerne, nous pensons qu’il n’y a pas de petite souffrance, et que la nature d’un mal ne dépend pas uniquement de ses conséquences. Faisons donc en sorte d’être disponibles pour repérer et reconnaître le mal-être des « borderline », avant qu’ils ne soient au pied du mur. Sans quoi ils en arrivent à des comportements tels que ceux que décrit – à juste titre – le DSM.

En résumé : oui, en quelque sorte, ces comportements c’est « pour se faire remarquer », mais non ces comportements ce n’est pas du cinéma. Soyons clairs là-dessus : si ces comportements ont un but, ce but est inconscient. Et si ces comportements relèvent en un certain sens d’une forme de mise en scène, il faut bien garder à l’esprit que la scène pourra être jouée jusqu’au bout. (3)

D’où l’importance d’écouter les borderlines, qui représentent environ 2% de la population globale, et dont 10% perdront la vie de leur propre fait.

Pour donner une idée.

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Nous avons vu avec les précédents critères que dans le fonctionnement limite, il y un problème avec le délai, et un problème avec la nuance.

C’est ce que nous aurons l’occasion de développer dans un prochain article, sur les tendances à projeter et à percevoir les choses « en noir ou blanc », particulièrement exacerbées dans le trouble de la personnalité limite, mais présentes en arrière-plan chez chacun et chacune d’entre nous. Elles sont à la source de pas mal de nos souffrances.


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(1) C’est-à-dire les niveaux conscient et préconscient, où pourraient se former des images mentales, des représentations internes, dont on pourrait éventuellement se rendre compte, sur lesquelles on pourrait se poser. Sur lesquelles on pourrait (se) raisonner.

(2) Le DSM dit « répétition de comportements, de gestes ou de menaces suicidaires, ou d’automutilation ».

(3) À titre indicatif : c’est une différence communément admise avec le mode de fonctionnement que l’on qualifie traditionnellement d’« hystérique ».