Magasin de porcelaine

borderline, 2

Nous poursuivons une série d’articles sur le trouble de la personnalité limite, en considérant cette-fois-ci des comportements qui peuvent en être des symptômes.

Il s’agit de ces réactions foudroyantes, qui se manifestent parfois dans un ciel serein, et qui semblent relever d’une émotivité hors-norme

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Comprendre les personnes qui sont atteintes d’un trouble de la personnalité limite, comprendre leur ressenti et leurs réactions, c’est avant tout une question d’humanité et de solidarité.

C’est aussi une façon d’envisager comment nous pouvons être, tous autant que nous sommes, influencés par les couches profondes du psychisme.

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Les « borderlines » ont parfois un « inconscient à ciel ouvert ». Tout se passe comme si, en situation de détresse, les personnes souffrant de TPL « déposaient » leur inconscient dans le monde extérieur, parce qu’elles ne seraient pas en mesure de le supporter, de l’élaborer au sein de leur psychisme.

Ce mécanisme, radical et puissant, n’est toutefois pas à l’œuvre en continu.
Il se déclenche…

  • ponctuellement

(et, en première approche, c’est une distinction avec une structure psychotique),

  • même si ça peut être fréquemment

(≠ structure névrotique, supposément plus stable).

  • Il apparaît en réaction à des événements, même si ces événements déclencheurs ne sont pas toujours bien identifiés

( ≠ fonctionnement bipolaire, davantage lié à des fluctuations d’origine interne, moins rapides).

  • Et ce mécanisme se met en marche quand il y a un enjeu affectif, fût-il imaginaire. Il témoigne d’un rapport très compliqué à l’intimité.

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Le reste du temps, donc, une personne souffrant de TPL peut être tout à fait insérée socialement, et ne rien laisser transparaître qu’un « petit caractère » ou une certaine « susceptibilité ».

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Le manuel diagnostic de référence définit le TPL comme un « Mode général d’instabilité des relations interpersonnelles, de l’image de soi et des affects avec une impulsivité marquée, qui apparaît au début de l’âge adulte (…) », avant d’en donner des critères plus précis.

Façon de dire cela différemment :

      • ==> relations houleuses avec les autres ;
      • ==> profonde incertitude quant à qui on est ;
      • ==> réactions émotionnelles très vives, qui se déclenchent vite, fort, et longtemps.

Voyons comment cela s’articule, comme cela est lié, comment cela fait sens.

En commençant par les réactions des borderlines avec les tiers, qui suscitent beaucoup de perplexité, mais aussi beaucoup d’hostilité.

À part ça, ça va

Entendant autour de moi de plus en plus de récits impliquant des personnes souffrant de TPL, lesquelles étaient souvent qualifiées de termes injustes, je me suis dit que trouver des façons de dire ce que c’est qu’être borderline, cela pouvait contribuer un peu à la concorde civile.

Souvent, celles et ceux qui ont eu affaire à ces personnes se scandalisent, leur jettent l’opprobre, les cataloguent comme « complètement lunatique/perché/déglingo/con/manipulateur », puis passent à autre chose, sans avoir retiré grand chose de l’expérience, sauf pas mal d’amertume.

Partant du principe que les choses n’arrivent pas pour rien, et qu’elles reviendront tant qu’on ne leur accorde pas la juste attention, je vous propose, au fil de cette série d’articles thématiques, quelques éléments pour comprendre ce qui se passe pour un borderline.

Première info : les « borderline » n’ont pas le diable, les borderline ne sont pas le diable. Si cela va de soi pour vous (peut-être parce qu’à la base, vous ne croyez pas au diable), cela n’est pas évident pour tout le monde.
Alors on précise : borderline ≠ le diable. (Ça m’apprendra à lire les commentaires sur Youtube, aussi. Forcément.)

« Comprendre ce qui se passe pour un borderline » : vous remarquerez que je ne dis pas « comprendre ce qui se passe dans la tête d’un borderline », parce que ça ne se passe pas vraiment dans la tête. Peut-être plutôt dans le ventre.
Expliquer ce qui anime les borderline, ce n’est pas expliquer des raisonnements conscients. C’est plutôt expliquer des mécanismes inconscients, qui dépassent la personne, qui s’emparent d’elle, et la laissent complètement sans ressources face à ses propres réactions.

Des « raptus », si on veut, comme on peut tous en avoir eus à un moment ou à un autre de notre vie, sauf que pour les borderline, c’est tous les jours, et même plusieurs fois par jour que ça peut arriver.
Ça arrive, c’est-à-dire que ce n’est pas toujours là. Ça arrive sans prévenir.
Mais la plupart du temps, ça va. Ça va même assez « normalement ». Une bonne part des borderline réussit à avoir, d’une façon ou d’une autre, une vie sociale.

(sans quoi on ne les appellerait pas des borderline : ils relèveraient plus clairement du spectre de la psychose, où le rapport à la réalité ne se règle jamais vraiment)

Mais quand ça pète, ça pète bien comme il faut. C’est assez flippant pour ceux qui en sont témoins.

(SPOILER : et c’est parce qu’à la base, dans ces moments-là, le « borderline » lui-même flippe au-delà de tout ce que tu peux imaginer. Il sent s’ouvrir un gouffre sous ses pieds)

Le DSM évoque les critères « instabilité affective due à une réactivité marquée de l’humeur » (n° 6) et « colères intenses (rage) et inappropriées ou difficulté à contrôler sa colère » (n° 8).

(On retrouve la liste des critères du DSM en cliquant sur ce lien)

On parle là des aspects visibles des difficultés relationnelles typiques du TPL.

Fin du monde, fin de la discussion

Irritabilité, anxiété, mauvaise humeur. Intense, fréquente. Réactions subites et exagérées. Colère. Fuite. Bouleversement brutal de la situation. Rupture du fil. Impossibilité de lui parler plus longtemps. Fin de la discussion. Fin du monde.

Du genre (liste non-exhaustive que vous complèterez vous-mêmes) :

    • « Il se fâche pour un rien »,
    • « Elle se met dans tous ses états »,
    • « Elle s’est levée d’un bond, elle est partie »,
    • « Il m’a raccroché au nez, impossible de lui parler »,
    • « Elle l’a traitée de tous les noms »,
    • « … On n’a rien compris à ce qui s’est passé ! », etc.

Mais en démultiplié, et avec des combinaisons. De la répétition. Du chronique.

Pas « une fois comme ça », isolément : toujours avec fréquence et intensité (j’évoque cela ici).
Globalement, un bon indice pour la validation de ces critères, c’est quand on a l’impression de marcher sur des œufs en permanence, de peur de provoquer un cataclysme.

NB : validation de ces critères (« n° 6 et n° 8 »), et non pas du trouble dans son ensemble

Le DSM, manuel de diagnostic psychiatrique, énonce le critère de la colère, car la colère c’est visible, c’est notable. On peut cocher. « Vous arrive-t-il de vous mettre en colère ? OUI – NON – PARFOIS ».
Cela contribue à fausser la perception de la maladie, en donnant comme une « prime au spectaculaire ».

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Évitons d’assimiler colère et borderline.
Il y a des gens qui se mettent en colère parce qu’il est parfois opportun de se mettre en colère (ou de faire semblant d’être en colère. Plus technique).
Il y a des gens qui se mettent en colère « simplement » parce qu’ils sont impatients, emportés, sanguins, autoritaires, etc.
Des « colériques », il y en a hors du spectre du fonctionnement limite.

Ne jetons pas à la poubelle toutes les appellations courantes, souvent fruits de précieuses observations collectives et de fines analogies.
« Borderline », c’est un syndrome, c’est-à-dire un ensemble de symptômes, dans lequel la colère n’est qu’une composante.

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Et puis la colère n’est pas obligatoire pour un fonctionnement limite (même pas pour le DSM, qui réclame cinq critères sur neuf).
Et pas non plus forcément visible. Il ne s’agit pas seulement de « gros mots » ou de volume sonore. Il y a des colères silencieuses, des « borderline silencieux », écrasés par un cri intérieur assourdissant.
Essayons donc de voir au-delà de la colère, plus finement.

Ce qui me paraît plus significatif (mais forcément moins facile d’emploi dans un manuel de diagnostic), c’est l’impression qu’on ne peut plus raisonner la personne.
Inquiétude, agitation (agitation des mains notamment…), regard perdu, souffle court, piétinements, déplacements aléatoires…

Et une impression d’« inquiétante étrangeté ».

Inquiétant et familier

Par inquiétante étrangeté, nous faisons un usage élargi du terme allemand employé par Freud, « Unheimlich ». Un mot difficilement traduisible, et qui suggère le caractère de quelque chose de particulièrement dérangeant car alliant une impression de connu, de familier, avec une aura de radicale altérité.

Nous aurons l’occasion de voir que ce ressenti est typique des affleurements de l’inconscient, des moments où l’inconscient se présente à la surface.

Avec le fonctionnement limite, à l’occasion d’une « crise », on peut ainsi avoir l’impression d’être face à la personne que l’on connaît, mais méconnaissable, comme habitée par quelque chose qui la dépasse. Comme présente physiquement ici, mais plongée intérieurement dans un ailleurs, un « autre part », un autre temps, dont on se sent tout à fait exclu.

Quand on n’y est pas habitué, ces étranges instants laissent tout d’abord perplexe. On passe outre les premiers signes, on progresse dans la situation, on s’adapte, on se dit qu’on s’est mal exprimé ou qu’on a mal été compris par la personne, on croit au malentendu, jusqu’à ce qu’une voix intérieure nous souffle :
« Non mais là, c’est vraiment trop bizarre ce qui se passe. Là, cette personne n’est plus avec toi, elle est perdue dans quelque chose qui n’a rien à voir avec toi. Elle a démarré… ».

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Un vécu anodin peut illustrer ce qu’on ressent alors, un vécu que connaissent les passagers des chemins de fer :

Vous montez dans le train. Vous vous installez. Le train est encore à quai. Ah, voici qu’il démarre. Vous partez. Réflexe d’étendre vos jambes. De pencher la tête et de regarder par la fenêtre… Hum… Quoi ? Mais… Oh ! Votre train n’a pas bougé ! C’est le train sur le quai d’en face qui a démarré ! Vous êtes toujours à l’arrêt. Quelle drôle d’impression…

Étrange sensation, n’est-ce pas ? Situation gentiment troublante, née d’une perturbation de la réalité perçue. Rapport avec la relativité des mouvements.

Et bien, être face à une personne borderline qui commence à être submergée par ses émotions, ça peut ressembler à ça. Puissance dix.

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On croit qu’on a fait quelque chose de particulier, on se dit qu’on va rattraper la situation, mais en fait non : c’est quelque chose en face de nous qui a bougé, subtilement, psychiquement. Et on n’y peut rien.

Le feu a pris. On voudrait « rattraper » la situation, comme le client dans un magasin de porcelaine qui veut rattraper le pot qu’il a heurté… mais une réaction en chaîne a déjà commencé, et par effet domino toute la boutique est en train de se casser la gueule.
Ça s’effondre, ça s’embrase.

Cette « engloutissement » de la personne en fonctionnement limite dans « un ailleurs, un autre temps » se manifeste parfois sur son visage, dans le changement de ses traits, de son expression : on a l’impression tout à fait saisissante d’avoir face à soi la petite fille ou le petit garçon.

Une sorte de paradoxe perceptif très semblable à ce qu’on peut ressentir dans certains rêves (du genre : « c’était lui/elle d’aujourd’hui, mais en même temps comme si c’était lui/elle enfant »).

De tels « raptus » éclairent un peu l’incapacité (ou tout du moins la grande difficulté) qu’éprouve la personne en fonctionnement limite à rendre compte de ce qui s’est passé pour elle à ce moment-là.

==> En un sens, c’est effectivement comme si elle n’avait pas été là, comme si elle avait été happée par un trou de son « espace-temps psychique ».
Il est important pour l’entourage de comprendre qu’il ne s’agit pas de mauvaise foi de sa part.
Pour autant, le borderline reste conscient de son existence, du fait qu’il s’est passé quelque chose, et même des détails de la scène, mais avec une profonde perplexité et un grand malaise.

Et le souvenir de la perte de contrôle vient appuyer pile là où ça fait mal : c’est justement ce que le borderline voulait à tout prix éviter. Il en résulte une grande souffrance, une grande blessure d’amour-propre.

C’est en situation de crise subjective (= quand la personne se sent mise en difficulté) que de tels phénomènes interviennent. On ne sait généralement pas bien quel est le déclencheur, quel écho a été provoqué chez la personne en fonctionnement limite.

Elle non plus d’ailleurs ne sait pas trop, sans quoi elle aurait davantage de prise sur sa réaction.

En découvrant un peu comment s’organise la vie intérieure du borderline, nous verrons que tout ce qui rappelle à la personne qu’elle n’est pas parfaite est pour elle très difficile à supporter. Ce sont là des mécanismes psychiques très profonds et puissants, liés à l’instinct de survie. C’est tout sauf du « caprice ».

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Les emportements « limite » peuvent aussi, selon les individus, se traduire par des passages à l’acte violents envers les autres. Ceux-ci ont tôt fait de susciter une « prise en charge » judiciaire plutôt que psychologique. C’est comme ça. (1)

Or ils peuvent aussi être une façon de se faire faire du mal, ce qui nous amène à d’autres critères comportementaux du DSM, les critères « n°4 » et « n°5 ». Ceux-ci concernent un autre aspect extérieur du fonctionnement limite : le comportement dangereux de la personne vis-à-vis d’elle-même. Je vous préviens, ça va être dur dur.

Mais il faut mettre des mots.


(1) De façon générale, on constate une surreprésentation féminine chez les borderline. On peut lier cela à des considérations sociales : les femmes borderlines auraient davantage affaire au système de santé (et donc entreraient dans les statistiques), tandis que les hommes seraient moins visibles, ou relèveraient davantage du système judiciaire, du fait de la nature de leurs passages à l’acte.

Cela relève de raisons physiologiques et de force physique, mais aussi de raisons culturelles, certainement.

Mais il est aussi possible — et c’est de ça qu’on parle ici avant tout — que cela ait des causes psychologiques profondes. Du côté du rapport qui s’établit dans la petite enfance entre mère et fille, et des traces imaginaires qu’il laisse. Un rapport différent de celui entre mère et fils, car davantage dans la concurrence inconsciente et dans la menace fantasmée. Avec un pouvoir exorbitant prêté à la mère.

Bref, des trucs étranges qu’on ne peut pas envisager de but en blanc. On en parlera peut-être.


Cet article est illustré par une création de Aykut Aydogdu.

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