La bisexualité psychique

Hors des étiquettes, des clivages, des injonctions à être comme ceci, ou comme cela.

Vers l’identité à soi-même.

Retour aux fondamentaux, là où règnent liberté, mobilité et singularité.

 

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« Homosexuel ». « Hétérosexuel ». « Bisexuel ». « Pansexuel ». « Asexuel ». « Monosexuel ». « Polysexuel »…

À l’heure des identités en réseau, les étiquettes fleurissent. Appartenances de groupe. Souvent nécessaires, pour se retrouver, s’affirmer, se défendre.

Mais les frontières qui protégeaient finissent parfois par étouffer. Le groupe, quel qu’il soit, a une norme et n’apprécie pas qu’on lui échappe. Il nous impose une définition

Ici le sexuel va être une métaphore de bien d’autres situations où l’on est « étiqueté », par les autres… et par soi-même.

Et si on regardait au-delà des évidences de surface ? Au-delà des définitions par le comportement visible ?

Du côté de l’insaisissable, de l’originel, de l’irréductible.

Du côté de notre indétermination fondamentale.

 

« On a toujours plus de choix qu’on ne le croit. Toujours. »

É. Cantona

Tentatives de négociation

Rappel de « la base », selon Freud :

Chez le jeune enfant, une attraction pour le parent du sexe opposé engendre une rivalité avec le parent de même sexe.
En même temps, ce parent de même sexe est censé servir de modèle. Et l’enfant se rend compte qu’il « ne fait pas le poids » face à lui.

(Ça peut être élargi à d’autres configurations familiales, on évoque ça ici)

Le « jeu imaginaire » qui se met alors en place est désigné comme « complexe d’Œdipe ».

À un certain point, l’enfant craint d’être châtié pour ses désirs.

Or l’enfant ne va pas rester dans la crainte pure, dans l’attente terrifiée de la punition. Il va aussi faire preuve de malice, inventer des façons de s’en sortir, de ruser. Et cela va aiguiser sa créativité et sa sociabilité.

Le garçon pourra par exemple, pour « apaiser » le Père, entrer dans une dynamique de séduction à son égard (et quelque part, s’identifier à la Mère…).

==> Identification au parent du même sexe, puis identification au parent du sexe opposé… Rivalité avec l’un, qui disparaît et devient rivalité avec l’autre… Tout cela évolue, se renverse, s’annule, se complète. Se complexifie.

Un parent va être successivement modèle, objet de notre convoitise, repoussoir, concurrent…

En fait, il va même être tout ça simultanément et on finit idéalement par intégrer cette ambivalence de nos sentiments.

(certains auront plus de difficultés à vivre l’ambivalence : par exemple les personnes dites borderline)

Développement de la mobilité psychique, des identifications croisées, des solutions singulières.
On est en plein dans le sexuel.

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L’enfant doit donc se positionner dans le triangle formé avec ses parents (le « triangle œdipien »). D’après la solution qu’il trouve, on pourrait bien sûr anticiper une orientation sexuelle future. Et évidemment il y a des liens, pas automatiques mais en tout cas puissants.

Notez bien cependant qu’on parle là de réalité psychique : bien souvent, tout ce qu’on sait de ce positionnement de l’enfant relève de l’après-coup (= de ce qu’il en dit une fois adulte). Il ne s’agit pas forcément d’une réalité « historique ».

Ensuite, on raterait sans doute l’essentiel de l’apport psychanalytique en se focalisant sur l’aspect concret de l’homosexualité et de l’hétérosexualité.

Très tôt dans son œuvre, influencé par son ami Wilhelm Fliess, Freud a en effet adopté le point de vue selon lequel

L’être humain est fondamentalement bisexuel

Cela ne signifie pas que le seul destin pour l’adulte serait d’être dans les faits bisexuel. Cela veut simplement dire que l’homosexualité ou l’hétérosexualité ne seraient au fond que des avatars de cette position de base, pas hyper significatifs en eux-mêmes pour la psychanalyse.

 

Hors Satan (Bruno Dumont) – 1

C’est pas « parce que »…

La question de l’orientation sexuelle permet d’illustrer un peu comment fonctionne le point de vue psychodynamique. Où l’on peut trouver des éclairages, sans pour autant en faire des explications.

Prenons un exemple. Imaginons un homme dont on pourrait dire :

« Il a un rapport écrasant et exclusif avec sa mère. »

Partant de là, on pourrait poursuivre avec :

« … donc il ne peut aller avec aucune autre femme. Du coup, il est homosexuel. »

Ça marche ?
« Ah, oui, super bien. Un classique.
C’est ça, c’est sûr. »

Pourtant, en partant du même point Il a un rapport écrasant et exclusif avec sa mère »), ne pourrait-on pas en arriver à :

« … donc il ne fréquente que des femmes qui ressemblent étrangement à sa mère. Sans jamais se fixer. C’est un Don Juan. »

Et ça marche aussi, non ?

Maintenant, si on disait, toujours avec le même point de départ :

« donc il s’est marié à une femme complètement effacée, qui laisse sa mère à lui envahir leur foyer. »

Ça marche aussi, pas vrai ?

==> dans chacun des trois cas, ça colle, ça fait sens.

… et on pourrait imaginer bien d’autres « donc » qui feraient sens eux aussi.

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En d’autres termes :

Le point de départ ne suffit jamais à déduire le point d’arrivée

= Il y a un lien d’influence, d’analogie, de corrélation.
Mais pas un enchaînement automatique.

[voir l’encadré sous l’article]

==> En dernier lieu, ce qu’une personne fera ou sera s’inscrit toujours dans une « économie psychique » particulière, toujours dans un « écosystème imaginaire » inédit.

Ça se traduit par ce qu’on appelle le symptôme, c’est-à-dire le bricolage qu’une personne aura trouvé pour vivre sa vie à un moment donné.
Cette « invention », cette trouvaille, parfois douloureuse, dans une thérapie psychodynamique on ne va pas chercher à l’éradiquer : on va en prendre acte, l’accueillir, et s’appuyer dessus pour avancer.

Et on se laisse la possibilité, qui sait, d’aller vers quelque chose qui marche mieux, avec plus de souplesse et moins de souffrance.

Les façons de souffrir sont souvent liées à des automatismes, à des schémas prédéfinis. Il y a alors beaucoup de déjà-vu.

Heureusement il y a toujours la place pour de l’originalité, du jamais-vu, dans les façons de s’en sortir.

L’approche psychodynamique tâche de favoriser cette affirmation de l’individu, dans sa singularité.

Écoutez ce qu’en dit la psychanalyste Sabine Prokhoris :

 

 

« Ça se fait et ça se défait »

«Peut-être que ça va se traduire autrement »

« Le tout c’est que la personne devienne plus libre,
y compris par rapport à sa propre vision d’elle-même. »

 

C’est bien de ça qu’on parle.

 

TRiNiTaS (Clashing Squirrel)

La prison des étiquettes

Sigmund Freud avait clairement énoncé que l’homosexualité n’était ni à guérir, ni à punir.

Ici, une réponse à une mère inquiète (1935)

À l’époque où il vivait, le refoulement des tendances homosexuelles était évidemment un problème de société qui touchait un très grand nombre d’individus.

Heureusement, l’évolution des mentalités a réduit cette contrainte du groupe et rendu l’individu plus libre de ses vécus.

Or le refoulement ne se nourrit pas uniquement des pressions extérieures : être plus libre dans sa sexualité concrète, c’est bien, mais ça ne règle pas tout.

(et ça contribue parfois à « flouter » ce qui se joue, comme on l’a évoqué ici)

Notre « éros », notre « désir », notre libido, est par définition hyper-mobile, prête à être attirée par une infinité de choses.
Cette « énergie disponible » est fondamentalement versatile.

En jargon, ça donne : « mobilité des investissements d’objet ».

Avec le passage du temps, avec les habitudes, les chemins de vie qui se fraient, les complexes qui s’installent, le spectre de nos goûts se précise, se délimite. OK.

Mais il ne faut pas perdre de vue que « là-dessous », du côté du Ça, ça remue, et ça ne connaît pas de frontières. La réalité psychique demeure puissante et ne se satisfait jamais complètement de ce qu’on fait de notre vie.

Souvent, très souvent, les souffrances diffuses qui se manifestent au cours de l’existence ont un rapport avec le fait qu’on s’identifie à un seul aspect de notre personnalité.
Et qu’on va beaucoup perdre de force à essayer de faire taire le Ça, qui nous souffle des solutions alternatives.

ex. : toute orientation sexuelle implique un refoulement des tendances minoritaires, qui sera plus ou moins bien élaboré, sublimé, toléré
(oui c’est un avatar de la castration. Bien vu !)

Ça vaut pour notre orientation sexuelle, mais aussi – par un effet symbolique – pour toutes les positions existentielles que l’on va adopter au fil du temps.

==> On finit par croire qu’on est « comme ci » ou « comme ça », et on essaie de plier la réalité à cette fiction.

Ça peut fonctionner un moment, mais il arrive bien souvent que ça finisse par craquer.

Voici venir des histoires de masque social, de rôle qu’on doit tenir, de dictature des apparences. De faux-self, comme aurait dit Donald W. Winnicott.

mise à jour 2020 : il n’y a pas que « LA » société, il y a toutes les sociabilités dans lesquelles on s’inscrit et qui peuvent aussi susciter des faux-self « dissidents ».

Carl Gustav Jung parlait à ce sujet de persona (comme le masque que portaient les acteurs antiques).

Je ne vous cache pas qu’on en parlera bientôt.

 

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Cet article est illustré :

— par une image du film Hors Satan de Bruno Dumont

— et par le collage « Trinitas », de Clashing Squirrel, que je remercie
(découvrez le reste de ses œuvres sur la page de l’artiste).

 



L’extrait audio provient de cette émission de radio (dont l’animateur est notoirement conservateur). On peut notamment entendre, dans les premières minutes, des échanges intéressants sur la question des « étiquettes ».



 

Libre futur

S’intéresser aux « mouvements de l’âme » (= avec un point de vue « psychodynamique »), ça ne veut donc pas dire pouvoir prédire le futur d’un individu, faire des déductions sûres à 100% à propos de l’avenir. Pour la sexualité comme pour le reste.

Ce serait plutôt : voir des rapports, des échos, entre différents moments de l’existence.
Certes, quand l’un de ces moments (disons l’événement B) est situé dans le temps après un autre (disons l’événement A), notre esprit a une tendance très forte à en faire une conséquence de celui-ci.

Pourtant, en toute rigueur, tout ce qu’on peut d’abord dire avec certitude, c’est que le second événement intervient après le premier.

« Non, sans rire ?! »

Ben oui. On peut commencer par considérer simplement que chacun de ces deux événements est advenu. Point.

« Et alors c’est tout, ils n’ont pas de rapport ? »

Si, ils ont au moins un rapport. C’est que : ils arrivent à la même personne.

Après, on peut remarquer qu’ils vont souvent ensemble, qu’ils sont corrélés, que ça s’est vu d’autres fois, etc.
Et c’est à prendre en considération, bien sûr.

Tout en gardant à l’esprit que

Il n’était écrit nulle part que cela devait se passer ainsi.

Ce point de vue, si on lui préserve un petit espace, va nous aider à nous recentrer. À rester centré sur la personne. Et centré sur la solution.

On pourrait dire plus justement « sur la disparition du problème »…

On va se préparer la possibilité de sortir de logiques inconscientes qui nous conditionnent, pour aller vers notre autonomie.

NB : ça peut être très difficile, parfois impossible dans les premiers temps.
==> Il faut par exemple s’être d’abord un peu dégagé du complexe de culpabilité qui nous porte à nous accuser nous-mêmes… ou à accuser les autres (projection).
Tant qu’on est dans la culpabilité, on est plein de « c’est parce que ci », « c’est parce que ça » mais en vrai… Qu’est-ce qu’on en sait ?

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==> Là, on est en plein dans le grand malentendu qui pèse sur la psychanalyse et les approches qui s’en inspirent. À savoir :

On peut dire que

« l’événement B a un rapport avec l’événement A qui s’est passé avant »

mais ça ne veut pas dire que

« l’événement A suffit à expliquer l’événement B »

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Pour le dire autrement  :

Il y a de la causalité, mais cette causalité n’est pas univoque

(= l’événement A peut être suivi de B, mais aussi de B’, B’’, etc.)

 

==> Il y a des tendances générales, des probabilités, par exemple quand un complexe est à l’œuvre.
Mais pas de « prédestination ».

Ça veut dire que :

Il y a un déterminisme,

mais

ce déterminisme est partiel

On ne sait pas tout ce qui va arriver, et ça va bien comme ça, on va réussir à se débrouiller.

NB : « On ne sait pas tout » ne veut pas dire « Il n’y a rien à comprendre ».

 

La bisexualité psychique – comme toutes les fois où il est question de sexe en psychanalyse – c’est une façon de dire un peu plus que « zizi-foufoune-papa-maman » :

c’est une façon de dire qu’on est fondamentalement non-déterminés,
et que ça reste toujours présent en nous.

 

Je dirais que ça a un certain rapport avec la liberté