L’intérieur ennemi

Nous allons entrer aujourd’hui dans le ressenti des borderline, dans leur perception des choses.
Un univers émotionnel où les frontières sont poreuses, entre soi et l’autre, entre l’amour et la haine, entre l’impression de perfection et l’impression de nullité. On passe de l’un à l’autre sans transition, de façon abrupte.
Sans demi-mesure.

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Comprendre les personnes qui sont atteintes d’un trouble de la personnalité limite, comprendre leur ressenti et leurs réactions, c’est avant tout une question d’humanité et de solidarité.

C’est aussi une façon d’envisager comment nous pouvons être, tous autant que nous sommes, influencés par les couches profondes du psychisme.

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La vie en noir ou blanc : le clivage

Les personnes souffrant d’un trouble de la personnalité limite éprouvent des difficultés de symbolisation.
Elles ont du mal à faire tenir ensemble des ressentis et des idées complexes, avec des aspects contradictoires.

Ainsi, elles font généralement preuve d’une tendance à considérer les choses « en tout blanc ou tout noir », qui s’étend à tous les secteurs de l’existence.

Elles raisonnent volontiers en termes de « toujours » ou « jamais »,
de « c’est parfait » ou « c’est complètement nul »,
de « je suis au paradis » ou « c’est l’enfer »…

Le problème, c’est que dans la vie, les situations se prêtent rarement à être lues en termes de tout ou rien.

Cette tendance des borderline témoigne de mécanismes propres à l’inconscient, et qui relèvent de la généralisation.

==> Ces mécanismes ne sont pas mauvais en eux-mêmes : ils peuvent nous permettre de réagir plus vite aux informations qui nous parviennent, en les traitant par catégories.
Voilà qui est bien utile pour échapper à un danger imminent, ou pour saisir une opportunité décisive.
Incontestablement, cela a eu un rôle évolutif, et a participé de la construction de la psyché humaine.

Ces réactions radicales, en tout ou rien, sont liées aux émotions de base, telles que la peur, qui ont fondamentalement pour fonction de garantir notre survie.

(On pourrait aussi les aborder sous l’angle de l’intuition)

Or il se trouve que, objectivement, nous sommes désormais rarement placés dans des situations où notre vie est en jeu.

Objectivement, non.

Mais subjectivement, pour les borderline, tous les jours et pour de petites choses,

tout se passe comme s’il était question de survie

Tout se passe comme si un événement traumatique les avait marqués profondément, et comme si tous leurs efforts tendaient à éviter que cet événement se reproduise (on parle parfois de « fuite devant le souvenir de la douleur »).

NB : « tout se passe comme si » = on est dans le domaine de la réalité psychique, qui peut s’appuyer ou non sur des événements réellement vécus (la « véracité » du souvenir est un sujet délicat, qui n’est pas du ressort de la thérapie).

La tendance à la généralisation se déclenche donc chez les borderline avec des seuils très bas.

Très vite, ils vont se placer dans l’absolu et ignorer le relatif

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Cela se traduit notamment par des exagérations des conséquences de leurs actes.

==> s’ils font une erreur et s’en rendent compte, une forme de « panique intérieure » peut ainsi s’emparer d’eux, selon un processus qui pourrait ressembler à ceci :
« erreur » = « punition » ==> « punition » = « mise à mort ».

D’où une difficulté (compréhensible) à dire « je me suis trompé »…

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« C’est n’importe quoi. »

Vous dites ?

« Je dis : c‘est n’importe quoi. »

Je suis d’accord avec vous : pour nous, cette logique c’est n’importe quoi, et c’est pour ça qu’à nos yeux les borderline font n’importe quoi.
L’impression d’exagération que donnent leurs réactions, leurs craintes ou leurs enthousiasmes provient de cette logique sous-jacente, une logique basée sur l’amplification, la généralisation.
Une logique qui habituellement ne conditionne pas la pensée consciente.

Demandons-nous tout de même dans quelle mesure cette logique agit parfois en nous, lorsque nous sommes émus notamment. Que l’on pense à notre perception des choses lorsque nous sommes amoureux (« amour ===> toujours »), ou choqués par un événement (« Il faudrait les tuer. Tous. »).

Je vous souhaite pour ma part un peu plus du premier ressenti et un peu moins du second.

Les relations humaines des personnes souffrant d’un trouble de la personnalité limite se ressentent fortement des effets de cette logique.

Parmi les critères du DSM pour identifier ce trouble figure ainsi (n° 2) : « mode de relations interpersonnelles instables et intenses caractérisées par l’alternance entre les positions extrêmes d’idéalisation excessive et de dévalorisation ».

==> Typiquement, les borderline connaissent ainsi des amours passionnées et obsédantes qui s’achèvent brutalement, des amitiés exclusives et omniprésentes qui virent à la grande fâcherie, ou des attachements à des modèles vus comme parfaits et exemplaires, qui volent en éclats du jour au lendemain.

C’est en rapport avec le critère suivant du DSM, davantage centré sur la relation que la personne a avec elle-même. Le DSM énonce (n° 3) « perturbation de l’identité : instabilité marquée et persistante de l’image ou de la notion de soi ».

Et il donne ces exemples : « retournements brutaux et dramatiques de l’image de soi, avec des bouleversements des objectifs, des valeurs et des désirs professionnels; des changements soudains d’idées et de projets concernant la carrière, l’identité sexuelle, le type de fréquentations. »

La question de l’identité est très prégnante dans le TPL, qu’elle soit explicitement formulée ou non. Nous y consacrerons une autre fois quelques développements.

« Ça ne peut pas être moi » : la projection

On peut, arrivé à ce point, bien imaginer que les borderline éprouvent des difficultés à soutenir une réflexion, dès lors qu’il y a un enjeu affectif pour eux. Ils forment des proies idéales pour toutes sortes de pensées simplificatrices, qu’ils reçoivent parfois comme des soulagements et s’approprient avec grande conviction.

Et ce indépendamment de l’orientation de ces pensées : de gauche, de droite, progressistes, réactionnaires, originales, éculées… L’essentiel étant que le monde soit divisé entre les gentils et les méchants. Ça, les borderlines ils aiment bien. Ça les repose. Ou plutôt : ça leur permet de se reposer sur quelque chose.

Les personnes en fonctionnement limite ont du mal à accepter un indécidable, c’est-à-dire à fonctionner avec un élément de doute (ce que René Descartes mettait me semble-t-il au fondement de sa méthode : savoir douter pour avancer).

==> Le fait est que pour elles le doute est présent, mais en profondeur, en permanence, et vis-à-vis de soi-même. On ne peut dès lors pas en plus l’accepter dans le monde extérieur.

Alors le borderline tranche, à la hache :

« ça c’est à toi » / « ça c’est à moi »

Il projette dans le monde extérieur des scènes, des scénarios, des « mises en drame », qui sont des expressions de ce qui se joue en lui.

Julia Kristeva dit à ce sujet : « des contenus “normalement” inconscients chez les névrosés deviennent donc explicites sinon conscients dans des discours et des comportements “limites”. » (dans le livre Pouvoirs de l’horreur)

En d’autres termes :

  • tandis que le névrosé, pris dans un conflit psychique intériorisé, refoule ce qui est trop gênant pour lui, le « met sous le tapis de l’inconscient », (mal) caché en lui-même,
  • le borderline, lui, va expulser ce qu’il ne supporte pas.

Et il ne va pas se rendre compte qu’il fait ça.

==> C’est tout l’intérêt de cette manœuvre psychique : se défaire de « contenus » inacceptables, en les déposant hors de soi, de préférence sur les autres, et ensuite pouvoir s’y accrocher pour se repérer.

NB : bien sûr, le borderline pourra expulser ce qui lui semble mauvais, mais bien souvent il expulsera aussi le bon hors de lui (ne se sentant pas « digne » de le porter).

Cette tendance à créer le monde extérieur à partir de son monde intérieur peut atteindre pour le borderline des niveaux tels que le rapport à la réalité s’en retrouve lourdement perturbé, et qu’il peut connaître des épisodes d’ordre psychotique.

==> C’est ce qu’évoque le DSM dans son dernier critère de diagnostic du TPL : « survenue transitoire dans des situations de stress d’une idéation persécutoire ou de symptômes dissociatifs sévères. »

Là, on est dans le maximum de ce que peut donner la traduction littérale de l’anglais au français : « idéation persécutoire »… Sérieusement. Ils n’avaient pas les sous pour payer des traducteurs professionnels ?

Allez, une petite façon de dire ça autrement :

==> quand il se sent mis en cause et qu’il craque, le borderline projette à tout crin, au point de virer paranoïaque (avec des idées de persécution) et peut devenir un peu schizo, avec une âme coupée en deux, tout le mauvais étant attribué au monde extérieur (dissocié, sévère).

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Si le fonctionnement limite entraîne ces phénomènes radicaux de clivage (avec oppositions exacerbées, absence de nuance, amplification…) et de projection, c’est parce qu’à « l’intérieur » de son psychisme le borderline ne dispose pas des outils pour faire autrement.
Et ces mécanismes, dits « processus primaires », à leur tour ne favorisent pas une construction psychique mature.

« On est bien barré avec ça… »

Pardon ?

« Non, rien, je dis : ça a l’air mal barré le truc, là. »

Je comprends parfaitement votre scepticisme (*). Mais

on peut sortir de ce cercle vicieux

Tout cela se comprend mieux quand on regarde de plus près ce que le borderline porte en lui.

Entre omniprésence du vide et extrême porosité de ses limites, il vit dans un équilibre précaire et fait preuve d’une sensibilité beaucoup plus développée que la moyenne.
Pour le pire et pour le meilleur.

À suivre… (ben tiens, on ne va pas s’arrêter en si bon chemin !)


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