« Tu me manques »

Confinement. On ne voit plus certaines personnes. On en rappelle d’autres.

La période fait ressortir les enjeux cachés de nos relations.

Dis-moi qui te manque, je te dirai où tu en es…

 

 

Après avoir envisagé la séparation, l’ambivalence de nos sentiments, et la possibilité de réparer les relations, ce nouvel article devait nous interroger sur nos « choix affectifs ».
Pour éclairer certains mécanismes qui contribuent à l’attirance qu’on ressent pour une personne (ou son image…), et qui rendent certaines séparations particulièrement douloureuses.

Avec le contexte actuel, cet article élargira un peu son spectre, puisque nous voici tous séparés (du coup, il sera un peu plus long que d’habitude. Allez-y à votre rythme. Picorez).

Parce que chacun, chacune, ressent aujourd’hui des manques qui disent quelque chose de lui, d’elle.

 

La solitude, fais-en ton bolide
La solitude, et ta peur du vide
La solitude m’a rendue solide

Suzanne Léo

En l’absence de l’autre…

Déchirement, nuits sans sommeil, regrets et ruminations… C’est fini. Blessure ouverte. Restera la cicatrice, plus ou moins jolie. Que reste-t-il de nous quand l’autre s’en va ?

Quand c’est encore chaud, et que tout tremble encore du retrait de la personne aimée, ne manqueront pas les voix pour dire « Mais ne l’appelle pas ! », « Mais il y en a d’autres ! », « Tu vaux mieux que ça »…
Merci. C’est vrai qu’on peut avoir besoin d’entendre ce genre de choses. Des phrases-bouées, pour traverser la tempête.

Nous allons pourtant essayer d’aller au-delà de ce bon sens immédiat dont on sent, quand on souffre, qu’il passe à côté de quelque chose d’important.
Car il ne s’agit peut-être pas de tourner la page trop vite, non plus.
Écouter ce qui résonne, d’abord.

C’est l’un des leitmotivs de ce blog : si l’on n’écoute pas ce qui se joue, ça reviendra.

L’inconscient a tout son temps et ne se lasse jamais.

Si vous avez vécu plusieurs histoires qui se sont finies de la même façon, ce qui suit pourrait particulièrement vous concerner…

Dans ces moments de crise (ceux de l’après-séparation… mais aussi ceux que nous vivons tous maintenant !) quelque chose se retrouve à nu, à vif, visible et sensible. C’est le moment de le regarder.
Sans se réjouir de la crise, prenons-la pour ce qu’elle est : un changement d’état. Que l’on va subir, ou que l’on va prendre par les cornes. Parce que nous n’aimons pas être des victimes.

A Brief Crack of Light Between Two Eternities of Darkness - L 450

 

« Et l’ombre de l’objet tomba sur le moi »

Dans les précédents articles, nous avons vu comment se produisait une identification du moi avec l’objet abandonné, qui explique bonne part des affres que l’on traverse à la fin d’une relation.

Deuil et mélancolie, 1917. On y trouve notamment la punchline de Sigmund Freud qui intitule ce paragraphe.

Une base incontournable pour comprendre ce qui nous arrive et affûter notre regard sur la puissance de la réalité psychique.

Introduisons maintenant un autre point de vue, que l’on croit à tort opposé à celui de Freud, alors qu’il lui est plutôt parallèle ou complémentaire. Celui de Carl Gustav Jung.

Jung avait une pensée assez systématique, intéressée par les structures qui sous-tendent nos phénomènes psychiques. Il considérait que beaucoup de choses fonctionnent là en termes de complémentarité ou de compensation entre différents pôles.
Et que le parcours d’un individu, sur le court et le long terme, va pouvoir se lire comme un travail d’intégration des différentes tendances qui coexistent en lui.

Ainsi, « vers le milieu de la vie », on serait souvent confronté à des impasses, des souffrances, parce qu’on s’était identifié à un seul aspect de notre personnalité, et que ça ne suffit plus…
On a parlé de ça ici.

Mauvaise nouvelle donc : on ne pourra pas sans dégât être toute sa vie quelqu’un qui aborde les situations comme des « problèmes techniques » et qui attend que les gens fonctionnent comme des bagnoles.
Pas plus qu’on ne pourra sans dégât toujours tout aborder en mode « je le sens dans mon cœur », sans s’appuyer sur une réalité tangible.

On ne pourra pas sans dégât toute sa vie considérer que nos soucis vont se résoudre uniquement en faisant du sport. Ou de la philosophie. Ou que pour s’en sortir dans la vie il suffit d’être gentil. Ou connard.

Vient un moment où ça craque de partout, et où il faut envisager d’actualiser un peu notre logiciel. Parce que nous sommes appelés à être des individus, complexes, et pas juste des personnages.

Vient un moment où l’on n’arrive plus à avancer, malgré les béquilles dont on a pu s’équiper (et même : à cause de ces béquilles).

Est-ce qu’on reconnaîtra ce moment ? Est-ce qu’on fera comme si de rien n’était ? Ça, c’est du ressort de notre libre arbitre.

L’occasion se présente généralement plusieurs fois (l’inconscient « repasse les plats »).

Et les périodes de rupture, de crise, sont parfaites pour ça.

Qui ai-je envie d’appeler ?

Confinement. Vous pensez à quelqu’un. Un ami, un proche. Un moins proche. Quelqu’un que vous n’avez pas appelé depuis longtemps.

Comment décririez-vous cette personne ? Ses qualités premières ?
Légèreté, ancrage, capacité à comprendre des choses, à passer à l’action ?
Assurance, débrouillardise, sérénité, finesse ?
Humour, énergie, douceur, entrain ?…

Vous diriez quoi ?

Appelez-la, cette personne à qui vous pensez, bien sûr.
Et prenez aussi le temps de vous demander dans quelle mesure elle représente une facette peu explorée de votre personnalité. Une qualité en friche chez vous.

Peut-être y aura-t-il là l’indice de quelque chose à faire, à mettre en place dès que possible.

Quelles qualités je lui prête ?

Ça peut s’appliquer en amour aussi. Notamment quand une relation amoureuse se profile. Pour éviter des malentendus…

C’est typiquement une question que vous posera un thérapeute, pour appuyer votre travail sur le concret, sur votre vécu actuel.

En d’autres termes : peut-être a-t-on été attiré par l’autre parce qu’il pouvait porter quelque chose de nous.

Ensuite, si ça finit, et bien peut-être qu’on pourra reprendre pour soi ce qu’on avait confié à l’autre.

À la condition qu’on ait soi-même évolué.
À la condition qu’il y ait désormais un endroit en nous pour déposer ça.

À la condition de faire exister cet espace dans notre personnalité.

Sinon, ça va repartir comme en quarante, et on va tout de suite chercher une autre personne pour rejouer le même jeu…

Reprendre pour soi

Dans un cas de séparation, c’est bien souvent en reconnaissant ce qu’on doit rajouter dans notre vie, et en y consacrant notre énergie, que l’on va faciliter la sortie de crise (la guérison, quoi).

C’est souvent quelque chose de nouveau, ou de pas fait depuis longtemps.

Vous verrez, ça se fait beaucoup plus aisément qu’on ne le croirait : quand on investit une qualité qui était négligée, la différence se fait sentir rapidement. Avec une impression qui tient à la fois de l’évidence et de la surprise.

Reprendre ce qui nous appartenait, ramasser ce qui est tombé dans la rupture. Le ramener en soi.

*

Otto Rank (un ancien collaborateur de Freud qui ensuite a fait une carrière en solo) écrivait que « ce mouvement est facilité par le fait qu’au départ le choix de l’objet a un fondement narcissique ».

Bim, les grands mots. « Narcissique » ? C’est pas pour les pervers-nazis-manipulateurs ça ?
Non, non. À la base c’est normal. C’est pour tout le monde.

Le narcissisme, disons que c’est le « soin de soi », spontané et originel.

Et « objet », c’est comme dans « l’objet de mon amour », « l’objet de mon appel », etc.
= Ce qui se présente à notre esprit, ce qui l’occupe.

*

Bien souvent, donc, le « pourquoi » de notre attraction ne relève pas du mystère. Bien souvent, c’est quasiment mécanique, et ça dépend de nos besoins inassouvis.

Entendons-nous bien : une part de « mystère » irréductible demeurera toujours, particulièrement dans la relation amoureuse. Et heureusement !

Mais aujourd’hui, nous nous concentrons sur les situations, fréquentes, où la relation est basée sur ceci :

on trouve dans l’autre quelque chose pour soi,
quelque chose qui nous manque,
qui manque en nous,
et qu’on lui emprunte.

Plus exactement : ne pouvant assumer cet aspect de nous-mêmes, on le lui a prêté, pour ensuite aller le rechercher chez lui…
==> c’est la projection

Voilà qui permet peut-être de mieux se figurer pourquoi en cas de séparation on a parfois l’impression qu’une part de soi s’en va.

*

Les moments de rupture, ce sont des moments où on passe au feu.
Des moments dont on ressortira transformé.

Et cela vaut aussi pour les confinements qui vous pèsent.

Si vous vivez une séparation difficile, sachez que vous n’êtes pas tout seuls, que ça existe. Que ça se comprend. Que ça se traverse.

Avec des grands mots, on pourrait dire que la séparation est parfois comme une renonciation à l’illusion.

En termes psychanalytiques, il y aurait un rapprochement entre principe de réalité et principe de plaisir.

D’une façon ou d’une autre, cela appellera le temps de la réparation, qui est aussi celui de l’invention.

Et ça ira.

 

Chambre

Vide

Le champ
Est libre

Suzanne Léo

 

 


 

Merci à l’artiste Clashing Squirrel de m’avoir permis d’utiliser l’une de ses créations pour illustrer cet article.

Vous pouvez découvrir ses œuvres sur instagram.com/clashing.squirrel.

 


 

La projection : notre cinéma silencieux

La projection est un mécanisme normal, qui nous permet d’entrer en contact avec le monde. Mais il doit rester dans de justes proportions, sans quoi il risque de nous faire vivre dans l’illusion, voire l’hallucination.

On a décrit aujourd’hui comment « l’autre représente quelque chose de nous ».

Cela vaut aussi pour les personnes qui nous apparaissent en rêve et qui viennent figurer des aspects de nous-mêmes.
Que font-elles ? Disent-elles quelque chose ?
Est-ce qu’elles se portent bien ?

[voir cet article sur le rêve]

Et cela vaut pour toutes les personnes qui vont nous attirer (ou nous rebuter) à un moment donné : inconnus, célébrités… On peut se demander là aussi « quelles qualités je lui prête ? » (ou quels défauts…)

[voir cet autre article]

*

Pour être complets, ajoutons à cela que les moments de séparation peuvent aussi faire écho à un deuil non accompli

Deuil de quelqu’un.
Deuil d’un lieu. D’un temps passé.
D’un espoir. D’une idée.

D’une certaine idée de soi.

Quand on dit qu’on se la raconte…

L’occasion, donc, de solder des comptes.

De se mettre à jour.

Pour s’extraire de la douce torpeur de l’illusion, où rien ne se passe, et mettre l’imagination au service de l’invention.

Apprendre, créer.
Trouver de nouvelles combinaisons.
Faire exister des choses.

 

Le monde se languit de vous.