Virus psychique : le complexe

Il nous parasite, nous pompe, nous épuise.

Il complique énormément notre vie quotidienne, particulièrement nos relations sociales.

Vivement que ça soit fini.

Saleté de complexe.

 

 

*

1904. Zurich. Petite expérience.

« Je vais vous lire des séries de mots. À chaque mot, vous me direz la première chose qui vous passe par la tête. »

On chronomètre le temps de réponse.
À certains mots, pour certaines personnes, le temps de réponse est plus long.
Blocage, hésitation, répétition…

En parlant plus longuement avec la personne, on se rendra compte que les mots en question sont associés à des images particulières, à des scènes spécifiques.
Des choses qui étaient maintenues loin de sa conscience, pour une raison ou une autre.

Typiquement, parce qu’elle avait été traumatisée.
Mais pas seulement.

On voit apparaître, en creux, des zones d’ombre dans l’esprit du sujet.
Des directions interdites, avec un périmètre de sécurité autour.
Des territoires du psychisme où la loi consciente ordinaire ne s’applique pas forcément.

Entre les mots « tabou », ce qui se dessine, ce sont les complexes.

Cette expérience sur les associations, c’est un jeune psychiatre suisse qui la mène, pendant des années. Il s’appelle Carl Gustav Jung. Il est en train de mettre le doigt sur le phénomène du refoulement.

Bientôt, il se rapprochera de Sigmund Freud.

 

Freud, Jung, etc. – Clark University, 1909
« Le Seigneur des Asso » : Freud, Saroumane, Jung, et des hobbits (1909).

 

NB : Je vous invite à entendre « complexe » comme dans « complexe touristique », « complexe sportif » :
une « zone », délimitée, composée de plusieurs éléments reliés entre eux et qui a une fonction spécialisée.

C’est différent de « être complexé », qui est un cas spécifique (= « ressentir un complexe d’infériorité à cause d’un attribut physique/social/intellectuel »).

Pirate de l’âme

Une suite de comportements, d’idées,
que l’on met en œuvre automatiquement,

… au détriment de toutes les autres options.

Voilà le complexe.

Tout se passe alors comme si notre conduite était détournée par quelque chose en nous.

Un « quelque chose en nous » qui prend les commandes et impose sa direction au reste de la personnalité.

Une organisation cohérente, qui se comporte de façon relativement autonome au sein de notre psychisme. Pas développée au point de former une autre personnalité, mais assez développée pour faire pencher nos comportements dans son sens.

Imaginons que nous soyons une institution. L’Union Européenne par exemple. Le complexe, ce serait une sorte de groupe de pression très organisé. Un lobby, compact et solide, qui influencerait nos décisions pour ses propres intérêts.

NB : ça marche avec les mairies aussi.
(Youpi on va voter)

« Complexe d’infériorité », « complexe de culpabilité », « complexe victimaire »… (*)

Le complexe : une posture psychique que l’on adopte par défaut

Quand il s’agit de comportements extérieurs, quand ça évoque plus quelque chose d’observable et moins la façon dont on le vit, la tendance est plutôt de parler de syndrome (ex. : « syndrome de procrastination »).

Depuis que Jung s’est éloigné de Freud, le terme de complexe n’est pas utilisé volontiers en psychanalyse, sauf pour deux usages particuliers : le « complexe d’Œdipe » et le « complexe de castration ».

(on en parle plus spécifiquement ici, et )

Parler de complexe, ça reste cependant une bonne façon de dire, pour décrire ce qui parasite une personnalité.

Le complexe nous réduit

Étourderie, maladresse, oublis, confusion.
Situations houleuses, fâcheries.
Déceptions, échecs. Épuisement.
Impression de routine.

C’est devenu fréquent, chronique.
Quelque chose s’est installé.
Ça se répète.

Souvent, on a tellement le nez dessus qu’on ne le voit pas : le symptôme est trop près de nous pour qu’on puisse l’identifier soi-même. Il est « sous nos radars ».

L’entourage est plus à même de le remarquer. Nous, on est dans l’angle mort.

On a développé des réactions stéréotypées, qui s’imposent à tous les aspects de notre existence. ==> On adopte à chaque fois la même attitude, ou le même raisonnement, alors que la réalité change.

(voir cet article sur l’angoisse)

Quand on envisage les choses toujours de la même façon, c’est qu’on est sous l’influence d’un complexe. Il est devenu envahissant, comme une plante rampante, un lierre. Difficile de l’arracher d’un coup, sans tout faire venir avec.

Notre vie devient rigide. Perte de mobilité.

On vit pour nourrir quelque chose qui n’est pas nous…
Aliénation.

*
Le complexe comme un « virus »
Le complexe ne peut pas exister tout seul, il n’a pas la substance pour ça. Il est obligé de modifier notre psychisme pour exister, en mode parasitaire. Quand il s’est installé, il conditionne l’ensemble de notre fonctionnement, et détourne nos ressources à son profit.

(Envisager le complexe comme une entité, c’est une façon de dire. Une façon de faire la part des choses. Une façon d’agir.)

*

Le complexe, même s’il nous use, trouve son compte dans la situation, dans le symptôme qui nous plombe. On parle de « bénéfices secondaires du symptôme ». Des bénéfices qui s’opposent à « notre intérêt général ».

Il y a un scénario inconscient (un « fantasme »), qui écrit d’avance comment les choses vont se passer.

NB : « inconscient », pas « secret ».
Un fantasme, dans le sens psychanalytique, ce n’est pas un truc qu’on « veut ».

Le complexe, ce serait la « mise en scène » de ce scénario.

Et – regarde la puissance de l’inconscient – les comportements provenant d’un complexe ont tendance à… alimenter ce complexe.
Cercle vicieux.
Principe de répétition.

Un complexe est-il contagieux ?

Le complexe donne aux situations que l’on vit une tournure systématique.
Comme s’il nous amenait justement vers… tout ce qui peut le renforcer.

Exemple : complexe « d’infériorité » ==>
on s’écrase ==> les autres abusent de nous ==> sentiment d’infériorité ==> on s’écrase, etc.

Très concrètement, on se retrouve confronté à des situations récurrentes, correspondant au fantasme qui sous-tend le complexe.
On les attire, malgré soi.

Et on attire… les complexes des autres. On dirait vraiment que

… les complexes se reconnaissent entre eux et s’alimentent mutuellement

==> Par un phénomène de projection, notre propre complexe va activer et renforcer certains traits, certaines dispositions chez l’autre. Exemples :

    • Un complexe d’infériorité peut provoquer/stimuler chez l’autre un complexe de supériorité ;
    • Une personne portant avec elle un complexe « de passivité » va forcément laisser le champ libre à des personnes avec un complexe « de maîtrise », « de protagonisme » (“Je m’en occupe”) ;
    • Un complexe « de culpabilité » pourra réveiller des complexes « de jugement » chez les interlocuteurs ;
    • Et vice versa,
    • Et cetera.

Tout cela converge de façon exemplaire dans le « triangle de Karpman » (ou « triangle dramatique ») : une « victime » va attirer un « sauveur » et/ou un « bourreau », dans une ronde où l’on échangera les rôles.
==> Le « sauveur » s’épuise et devient « victime », considérant désormais la « victime » comme son « bourreau ». La « victime » culpabilise et veut devenir « sauveur ». Et ainsi de suite.

Bref : les complexes parlent aux complexes.

On peut donc noter ceci :

Mon complexe ne concerne pas que moi  : il affecte les autres

(Et bim la culpabilité !)

Mais la bonne nouvelle, c’est que

ton complexe c’est pas toi

 

… et que ça peut s’arranger.

==> Le complexe peut s’en aller, ta personnalité continuera à exister.

À condition de s’y mettre.

 

Ça, c’est de ta responsabilité.

 

*

*

*

Sur la photo, derrière Freud et Jung, il y a : Abraham A. Brill, Ernest Jones et Sándor Ferenczi.
Assis au milieu, Granville Stanley Hall, qui a invité Freud à donner une série de conférences en Amérique.
(Clark University, Worcester, Massachusetts)

*

*

*

(*) Complexe de l’imposteur, complexe de l’albatros, complexe de Cendrillon, complexe de Blanche Neige Complexe du vilain petit canard Complexe de Peter Pan, complexe de Wendy, complexe de CaliméroComplexe d’Électre, de Diane, d’IcareComplexe d’Atlas. Complexe d’Achille. Complexe de Tanguy de Napoléon

==> il est facile d’inventer des noms de complexes, c’est vendeur, c’est prêt à l’emploi. Ça fait des formules clés-en-main.

Attention avec ça quand même : ça peut contribuer à « cataloguer » une personne, à l’identifier à son symptôme, en oubliant la dynamique, la trajectoire. La possibilité que l’on a toujours d’évoluer.

 

 


 


 

Un printemps sous le signe de l’étouffement

La semaine où est paru le précédent article, un policier américain a tué un homme en entravant sa respiration pendant de longues minutes. Il était assisté de trois collègues.
Ce
policier était connu pour ses comportements et paroles violentes.

Dans cet article, nous avions évoqué l’influence de l’épidémie sur l’inconscient collectif (et le lien entre angoisse et difficultés respiratoires).

Nous avions aussi parlé de la phobie, et de la façon dont un individu peut parfois déposer son angoisse sur des éléments de la réalité extérieure (sur une catégorie de personnes par exemple).

Par ailleurs, depuis le 25 mai, partout sur la planète des gens manifestent en reprenant les mots de la victime :

« Je ne peux pas respirer »

 

Ce qu’on peut en dire ici, c’est que tout cela arrive maintenant, en période de Covid.

*

Les rapports entre ce qui se joue dans le monde et ce qui se joue en nous sont parfois vertigineux.
= la rencontre entre un événement et l’état du psychisme à un moment donné peut être extrêmement puissante (psychisme individuel ou collectif).

On désigne parfois cela comme une « synchronicité ».

L’état de notre propre psychisme ne concerne pas que nous : il entre en résonance avec la situation extérieure, et avec la réalité vécue par les autres.

De ce point de vue, nous sommes unis et responsables.

*

A Spatial Variable

 

« A Spatial Variable », par Clashing Squirrel, que je remercie chaleureusement.

Retrouvez d’autres créations de l’artiste sur son site : www.instagram.com/clashing.squirrel