Les bonnes résolutions…

Nouvelle année. Moment des « bonnes résolutions ». Que l’on tiendra. Ou pas.

Car tout n’est peut-être pas qu’affaire de volonté…

 

 

« Quand on veut on peut. »

« Moi je dis, avec un peu de volonté… »

« Mais c’est des chichis, ça. »

« Et ben t’as qu’à te forcer. »

« Mais c’est dans ta têêêêêêête. »

« Moi j’y suis arrivé tout seul, personne m’a aidé, et je me plains pas. »

 

« … et je me plains pas ».

Ben non tiens. *lol*

Bon, ça vous parle ? Et oui, la volonté. Avec de la volonté, on règle tous ses problèmes. C’est bien connu.

Il faut s’en sortir tout seul, comme le baron de Münchhausen. Celui dont on raconte que, enlisé avec son cheval dans un terrain mouvant, il s’était extrait de ce mauvais pas en se tirant lui-même par les cheveux (le canasson itou).

 

Gustave_Doré_-_Baron_von_Münchhausen
(par Gustave Doré)

 

Et puis on n’y arrive pas, en fait…

… et ça continue comme c’était. Les choses se répètent. Comme si c’était plus fort que nous. Alors on insiste, on en remet un coup.

C’est une morale assez répandue, persévérer dans ce qui ne fonctionne pas. S’entêter. Ça ne marche pas comme ça ? J’ai pas dû en mettre assez, je recommence. (1)

Je m’agite encore plus. Ou je me prends la tête encore plus. En tout cas, j’en mets plus. On va bien finir par y arriver, non ?

Bref, on s’en remet, de façon quasiment religieuse, au pouvoir de la volonté. Comprenez-moi bien : ça peut fonctionner, bien sûr. Surtout quand le coup de pied au cul, c’est la vie qui nous le met. Ça arrive. On a un sursaut. Mais compter sur ça, c’est un peu à quitte ou double. Et on ne va tout de même pas espérer que les pépins nous tombent dessus…

Et puis le souci avec l’épreuve solitaire, c’est que si on a tout misé sur la volonté (donc sur soi-même) et que ça ne fonctionne pas, et bien l’image de soi risque d’en prendre un sacré coup, et ça ne va pas aller en s’arrangeant.

Or, quand les choses se répètent, quand elles nous échappent, quand ça ressemble à une fuite en avant, c’est peut-être bien parce qu’il y a de l’inconscient là-dessous, et qu’il va falloir s’y prendre autrement. Et il se trouve qu’il y a des moyens à disposition pour ne pas s’épuiser, ne pas perdre son temps et ses ressources, et avancer différemment en sortant de la crispation.

Et, accessoirement, pour préserver ceux qui nous entourent et qui se fichent bien de savoir si on va y arriver tout seul ou si on va solliciter un petit coup de pouce, du moment qu’on va mieux.

 

Will Coyote
« Will » Coyote, ou l’art d’innover pour finalement reproduire le même schéma (vous remarquerez l’acte manqué avec l’allumette).

 

Les histoires de « je vais y arriver tout seul », c’est bien souvent les nouveaux masques de la punition, de l’épreuve purificatrice qu’on s’inflige pour racheter… qui sait quoi ? Des histoires de dette peut-être (on en parlera de ça), de honte ou de culpabilité. Des trajectoires où, finalement, ce qui importe, ce ne serait pas de s’en sortir, mais de souffrir… Dans une sorte de fierté délétère.

SPOILER : Dans le prochain article, découvrez en bonus un lien vers un « concours de vécu » de très haut niveau…

Quand on reste sur cette base, on se retrouve souvent à simplement changer de symptôme. Je m’explique.

Imaginons une personne étouffée par son perfectionnisme, et qui s’en rend compte. Au lieu de se dire « Je dois être parfaite », elle en viendra à se dire « Je dois être légère », « Je ne dois pas me prendre la tête », mais au fond elle est toujours en train de se surveiller, de se dire « Je dois être comme ci, et pas comme ça ». Le processus de fond n’a pas changé.

Doublement coincés

Prendre la résolution d’être insouciante, voilà qui est bien hardi. On appelle ça une « double contrainte », ou une « injonction paradoxale ». Un exemple étant : « Je vais être spontané » (si on prévoit d’être spontané, pourra-t-on être spontané ?). Et les injonctions paradoxales, c’est pas mal pour rendre fou. (2)

Ces doubles contraintes, on les évoque couramment ces dernières années, sous l’angle du mal-être au travail, ou de la manipulation dans les relations amoureuses. À juste titre. Mais on peut aussi se les infliger à soi-même. Comment est-ce possible ? Parce qu’on n’est pas fait d’un bloc. Les travaux de Freud sont un point de référence obligé en la matière, notamment ce qu’on appelle sa « deuxième topique »

(une topique, c’est une façon de se figurer le psychisme en l’imaginant comme un espace, et en identifiant différentes zones à l’intérieur. Illustration ici).

Dans cette deuxième topique, Freud a proposé de concevoir le psychisme comme divisé entre le Moi, le Ça, et le Surmoi. Si on garde à l’esprit que cela n’est qu’un outil, ça peut permettre d’y voir plus clair.

    • Le « Ça », ce serait ce qui « pousse », qui est « indompté », et qui s’enracine dans les pulsions (pulsion / pousser).
    • Le « Surmoi », ce serait le « gendarme de l’âme », les contraintes morales que l’on a intériorisées, l’image du parent qui dit ce que l’on doit faire ou ne pas faire.
    • Entre les deux, le « Moi » correspondrait essentiellement à la conscience ou, pour rester plus « topique », à l’endroit où ont lieu les prises de tête, au champ de l’affrontement entre Ça et Surmoi.
      « Entre la dent et la gencive, c’est là que les bactéries se déposent », disait une réclame pour du dentifrice. Et bien le Moi c’est là, là où les bactéries se déposent, et où ça pique (« c’est pour ça que je me brosse régulièrement le Moi avec Tonipsychil »). (3)

Heureusement, le Moi peut aussi devenir le lieu des compromis, des inventions singulières, des moyens de concilier les exigences du Ça avec celles du Surmoi. Par des solutions originales, souples, organiques, qui ne reposent pas uniquement sur la volonté, la « force de caractère ».

Parce que sinon, le bricolage qui consiste à coller directement du Surmoi (« Je dois… ») sur du Ça (« … être spontané »), ben ça va pas tenir et ça va faire vilain, comme dirait mon artisan de confiance.

Variantes : « Je ne dois pas me mettre en colère », « Je ne dois pas avoir du désir pour cette personne, c’est mal », « Je ne dois pas me mettre dans de tels états pour si peu », « Je dois avoir confiance en moi », « Il ne faut pas céder sur son désir ». Et le savoureux : « Je dois lâcher prise ».

On peut essayer de forcer, de zéler, de se la jouer « Meilleur employé du Moi » (pfff…), franchement, vous faites comme vous voulez. Mais ça risque de tomber au premier coup de vent.

Recréer des conditions favorables

Le symptôme, la petite bête qui insiste, elle a sans doute sa raison d’être. Et c’est en entendant cette raison d’être, et en lui proposant d’autres issues, que le symptôme ira peut-être voir ailleurs. L’attaque frontale a échoué, même avec des variantes, des sophistications ? Et ça nous pompe, ça nous fatigue ?

Alors essayons d’aborder ça en finesse, par une élaboration, par un travail impliquant un peu la pensée, mais pas que la pensée : aussi le sentiment, la sensation, l’intuition, qui vont s’articuler ensemble (j’ai dit deux mots de ça dans un précédent article). Retrouver la spontanéité, le naturel, l’accord avec ce qu’on ressent, parfois ça suppose des petits détours, si la grande route s’est remplie de barrages filtrants. Ensuite, une fois que la voie a été à nouveau frayée, elle devient directe et s’entretient toute seule, comme un sentier dans la forêt, que l’on contribue à tracer à chaque fois qu’on l’emprunte (elle est là, l’autonomie évoquée ici).

SPOILER : Dans le prochain article, dans le même lien bonus, un bel exemple de situation qui se débloque quand la pensée rejoint l’intuition, la sensation… Du beau travail d’équipe.

On parlera de ces « petits détours » très vite. Promis. (Hé ! Qu’est-ce que j’entends ? On avait dit « pas de gros mots » !)

 


 

 

Patrick Dewaere, personnages

 

(1) Les exhortations à se débrouiller tout seul ne sont pas l’apanage d’une certaine catégorie de personnes (qui seraient uniquement tournées vers l’action, vers l’extérieur ; du genre, la caricature du paysan taciturne, de l’oncle militaire ou du self made man à l’ancienne). On retrouve ces affirmations, formulées de façon plus ou moins explicite, chez des individus très divers : aussi bien des introvertis que des extravertis, des femmes que des hommes (faut-il le préciser ?), des riches que des pauvres, des jeunes que des vieux…

Quel que soit le milieu, le style, les idées que l’on prône, on peut être en souterrain très sévère avec soi-même… Ça recrute sans conditions.

(2) Une injonction paradoxale remarquable est celle de la prof de français dans le film L’esquive d’Abdellatif Kechiche, où l’enseignante monte avec ses élèves une pièce de Marivaux. Lorsque, exaspérée par le manque de justesse de l’un de ses comédiens en herbe, et après avoir essayé toutes sortes d’approches pour l’aider à jouer, elle s’emporte et lui crie « Amuse-toi ! Je ne sais plus comment te le dire… Amuse-toi !!! », on sent bien que ce n’est pas comme ça qu’il va se détendre…

(3) Ce bon vieux Freud, avec la modestie qui le caractérisait, disait que ses découvertes représentaient une troisième blessure d’amour-propre pour l’Homme. Après avoir découvert avec Copernic qu’il n’était pas au centre de l’Univers, après avoir découvert avec Darwin qu’il n’était pas au centre de la Création, l’Homme découvrait ainsi avec la psychanalyse qu’il n’était même pas maître en lui-même, qu’il était divisé contre lui-même. Un fichu sale coup…